"Ca va ?
- Ouééééééé !
- Alors, on y va."
Le bonheur fut dans le pré. Ecrans géants, son parfait. Le message fut on ne peut plus clair : "Bring the boys back home !". La circonstance le voulait, comme nous aurions tous désiré la présence de l’autre Roger à qui les honneurs furent rendus avec "Wish you were here" ("Pour Syd, évidemment") sans Arnold et Emily (dans le Ciel avec Lucy et Crazy Diamond). Le premier set nous fit apprécier l’absence de Gilmour dont je ne me plaindrai pas, mais fallait-il trois guitaristes, trois choristes (plus pénibles qu’en studio) et deux claviers ? Détails de l’histoire puisque seul compta le fond. Et Waters sut asseoir son discours sur une rythmique de plomb. Le show pro fut prompt à des envolées mémorables mais je doute que ce cadre soit retenu comme ayant mémorisé la meilleure prestation de la tournée.
Car enfin, l’idée de coupler un tel évènement (le retour de "Dark Side of the Moon" sur scène depuis 32 ans) avec une course automobile est totalement absurde. Les publics ne sont pas les mêmes. Demandez aux deux lecteurs de "Rock & Folk" qui furent mélangés -bien malgré eux dans le bus au départ de Lille- à des fous du volant dont le QI ne dépasserait pas le 50 dans la première ligne droite venue ce qu’ils en pensent. Si de surcroît il avait fallu tailler une bavette avec l’institutrice venue pour voulzy, je comprends qu’ils se soient tus jusqu’à l’arrivée, tandis que les autres ne supportaient pas la chaleur et dont la seule inquiétude était -outre les essais ravageurs- de savoir si le bus saurait les ramener à temps pour aller bosser le lendemain !
Quand l’occasion nous fut donnée de rentrer dans l’arène, la pelouse grillée nous attendait ainsi que les écrans géants qui se remplirent allègrement de publicités, histoire de les amortir davantage au cas où nos cent euros déboursés n’y eussent point suffi. Ce fut long tout de même pour découvrir un Tony Joe White touché par la grâce du blues, accompagné d’un seul batteur, heureux de jouer avec une légende dont beaucoup ignoraient jusqu’à l’existence. 28 minutes trop courtes. Surtout qu’une calamité était prévue, l’erreur de casting absolue ! Le Ciel lui-même n’en voulait pas qui se mit à lâcher quelques cordes TOUT AU LONG des 80 minutes inutiles de ce "m’as-tu-vu-au-concert-de Pink-Floyd-à-Magny-Cours- ?" !
Dépité, j’allais discuter avec les secouristes, de bien braves gens indispensables qu’on ignore trop souvent et dont le bon sens nous fait souvent défaut... Et puis la pluie cessa.
"Ca va ?
- Ouééééééé !
- Alors, on y va."
Roger Waters était là. Les marteaux avaient déployé leur étendard rouge et noir et blanc, fiché en plein coeur de la scène balayée juste avant l’arrivée du Sire. Il était important d’être là. J’en oubliais les désagréments évoqués plus haut. Roger Waters devenait l’Homme qui sécha la pluie accumulée précédemment. De nos souvenirs floydesques, il glissa vers les siens. 1961. Guitare sur l’épaule, en route pour l’Afghanistan, il se retrouvait à Beyrouth. L’histoire d’une hospitalité inattendue savonna la planche de l’ingratitude du genre humain, incapable de supporter la gentillesse. C’est la colombe du "Wall" qui se change en aigle exterminateur qui est déclinée ad libitum chez Pinky. Cela s’illustra d’autant plus qu’un couple de Libanais se trouvait à mes côtés. Très concernés ("évidemment", aurait dit l’autre) par "Leaving Beirut", ils le furent moins quand j’essayai de leur témoigner un peu d’empathie et de solidarité pour un peuple A NOUVEAU désintégré. Seule l’ingratitude est-elle dans la capacité de répondre à la gentillesse ? Alors, oui, le genre humain est condamné, n’en déplaise aux appels du pied de Roger Waters !
La pause et on revient dans dix minutes pour "Dark Side of the Moon". On l’avait compris, mais en même temps, on était bien contents de trouver un Waters humain, ce qu’il n’était plus quand il avait craché sur un spectateur, ce qui fut pour lui un choc qui nous valut la gestation de "The Wall".
Roger Waters parlait, illustrait, expliquait avec des graffitis signés Bush ou Staline ("Man is a problem. No man = no problem." Roger Waters nous invitait à partager sa joie de retrouver "a good friend of mine", l’autre moitié de la rythmique qui s’en fut derrière ses caisses accompagner le batteur du Roger Waters Orchestra pour emballer à toute berzingue l’album le plus vendu dans le monde. La grande surprise fut en effet d’en arriver rapidement à "Money", ce morceau que je ne parvenais plus à supporter depuis qu’il n’y a plus de Face B. J’ai compris ce soir-là pourquoi il trônait au beau milieu de l’étrange compilation "A collection of great dance songs". Etrange aussi fut la relecture visuelle de ce concept-album qu’est "Dark Side of the Moon". Voir Bush déguisé en militaire pour illustrer "Eclipse" a créé un malaise. La face cachée et surtout sombre semble être le code de cette allégorie peu rassurante. 1973 est désormais trop loin pour que l’insouciance d’alors nous rattrape... d’autant que la choriste originelle fit cruellement défaut, mais c’est promis je fais des efforts pour l’oublier.
"Dark Side" à tombeau ouvert sur l’abîme d’une fin de concert dont nous eussions aimé qu’il ne finisse pas rejoignait la cohorte des étoiles. La scène restait noire. Le feu d’artifice revint, clôturant ce moment comme il l’avait commencé. Le rappel fut enlevé, Mason en était, plus concerné que jamais. Oubliés la soif, la pluie, les bagnoles, voulzy. Pour un instant seulement. L’éternité.
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Ecrit le 25 juillet 2006 à Mons-en-Baroeul. Il s'agit de mon ressenti, issu de l'expérience vécue ce 14 juillet-là, avec "beaucoup of blues"... Chacun l'interprètera à sa guise, le tout étant comme toujours de lire entre les lignes et de traverser les apparences, histoire de changer de perspectives...