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A Fish Out of Water

Traduction inédite des deux interviews de Rosemary Breen, la sœur de Syd Barrett, parues dans le livre A Fish Out of Water de Luca Ferrari et Anne-Marie Roulin en 1996 (aujourd’hui épuisé).

Couverture

Cambridge, 15 février 1994, 15 h 15

Syd Barrett, ph. Hipgnosis, 1969

La première tournée américaine de Pink Floyd a confirmé le mal grandissant qu’avait Roger “Syd” Keith Barrett a assumer tout ce qui n’avait pas directement à voir avec l’art et le fait d’être un musicien qui écrit des chansons (les passages en TV, les interviews et la pression constante de tous ces inconnus autour du groupe). À cette époque, entre 1967 et 1968, Roger a eu un problème cardiaque et il a été hospitalisé. Quels sont vos souvenirs de cet épîsode ? Quels étaient les rapports entre Roger et votre famille ?

C’était terrible, nous étions tellement inquiets… Il s’éloignait de nous, les drogues étaient en train de nous prendre notre Roger. C’était un combat que Roger menait contre les drogues. Nous voulions être à ses côté, pour le soutenir, mais il ne voulait pas. Il était aveuglé par la drogue. Durant cette période, une grande distance s’est installée entre nous.

Presque tout le monde prenait du LSD à cette époque, mais nous savons que le LSD ne crée pas de dépendance physique chez ses consommateurs.

Non, pas le LSD, mais des choses comme le Mandrax, oui. Roger en consommait à forte dose. C’est un puissant somnifère.
Je pense qu’il en prend encore… d’une certaine manière, il essaie encore « d’oublier ». Car la vie est très dure quand on est tout seul, quand personne ne nous dit que l’on est apprécié.
Je pense que ce besoin d’oublier crée une sorte de dépendance. À l’époque, tout était à portée de main, on trouvait des drogues partout. Pour Roger, c’était une période terrible, alors l’oubli c’était mieux que la réalité.
Tous ces fans… il n’y prêtait pas attention.

Quand il était à l’hôpital, pensiez-vous que Roger était sur une pente très dangereuse ?

Et bien je ne sais pas grand chose de cette épisode à l’hôpital. Il ne m’en a jamais parlé. Quoi qu’il en soit, il en est sorti très vite, il n’a jamais vraiment reçu de soins dans un hôpital. Je ne sais pas grand chose de cette période car il était sur une autre planète à cause des drogues. Je sais qu’il voulait expérimenter, comme n’importe quel artiste.
Il n’en avait pas besoin pour créer mais pour échapper à la tristesse de certaines situations dans le groupe.
Il n’a jamais pu supporter cette adoration que les fans avaient pour lui. Et c’est toujours le cas aujourd’hui : il ne supporte pas qu’on le regarde de cette façon. Ce qui n’est pas très courant.
Il y a tellement de gens qui aimeraient qu’on les regarde avec admiration. Mais lui n’avait pas ce besoin, il voulait juste être aimé. Pour Roger, toutes ces fioritures sont superflues, voir dangereuses. Il aimait jouer de la musique, rien de plus. Mais il était obligé de participer à des émissions de TV, d’avoir des tas de fans qui l’arrêtent dans la rue…
Il détestait tout ça parce qu’il n’en voyait pas la raison. Il faisait ses petites affaires, il vivait tout simplement. Il n’a jamais rien fait pour provoquer toute cette agitation.

A votre avis, quels sortes de troubles son départ de Pink Floyd a-t-il occasionné en lui ?

C’était une libération pour lui.
Tout était devenu difficile, oppressant. Il voulait sortir de ce business et de tout ce qu’on racontait sur lui et sa musique. Ça ne lui a jamais apporté ce qu’il voulait. Rien de ce dont il avait besoin, rien. Il n’aimait pas particulièrement les autres membres du groupe non plus. Ça n’a rien de personnel mais disons que quelqu’un comme Roger Waters (le bassiste de Pink Floyd), avec qui il a grandit, n’était pas vraiment son meilleur ami. C’est quelqu’un d’étrange et mon frère était bien content de n’avoir plus rien à partager avec lui. Mon frère a signé un papier disant qu’il acceptait de ne jamais demander un seul sou au groupe. Il a perdu des millions à cause de ça. Mais il n’a jamais regretté d’avoir signé, jamais ! 1)

C’est bizarre car celui qui semblait le plus proche de Roger c’était David Gilmour. Et c’est justement lui qui a pris sa place au sein de Pink Floyd.

Oui c’est vrai. Dave était plus jeune, il venait souvent chez nous à Hills Road. C’était quand Roger avait 15-16 ans.
Ils avaient des choses en commun depuis qu’ils étaient enfant. Mon frère aimait jouer avec Dave car pour certaines choses ils étaient pareils.

Au début de l’année 1968, une rumeur circulait à propos de Pink Floyd et de votre frère. On disait que Syd était paranoïaque et schizophrène, qu’il était impossible de jouer avec lui. Roger ne faisait officiellement plus partie du groupe. Était-ce si difficile de l’aborder ?

En fait je suis désolée d’avoir dit ça sur Roger Waters.
Je pense que ce qui est arrivé à « mon » Roger c’était…
Il ne venait me voir que sous l’effet de la drogue. Il était frustré, comme je vous l’ai dit précédemment. Il avait peur. Il n’avait jamais imaginé que tout ça puisse lui arriver un jour. Alors il essayait de fuir en prenant des quantités industrielles de drogues.

C’était injuste, ce qui lui a probablement causé de sérieux troubles. 2) Je ne blâme ni mon frère, ni Roger Waters, mais avec une telle personnalité, c’était inévitable qu’il arrive quelque chose. En fait, tout le monde était frustré et fatigué à cette période. Ça n’allait pas très bien…

Mais au delà de ça, pensez-vous que votre frère était « paranoïaque et schizophrène » ?

Oh non ! Bien sûr que non.
Roger n’a jamais été schizophrène, jamais.
Je pense que c’était plus de l’exaspération, due à l’impossibilité de rétablir la situation.
En vérité ils ne s’appréciaient pas vraiment. Ils avaient des personnalités trop différentes et c’était trop difficile à admettre. Roger était simplement en colère, ce qui est compréhensible.

Au cours de cette période, est-ce que Roger revenait souvent à Cambridge ?

Assez souvent, une fois tous les deux mois. Il ne restait pas longtemps. Il était toujours défoncé. Funeste période. Il partait dans la mauvaise direction, je ne savais pas ce qui lui arrivait. Mais quoi qu’il y avait dans sa tête, ce n’était pas bon pour lui.

Quels sont les endroits de Cambridge que Roger préfère ?

Essentiellement la campagne. Et la rivière, il aimait s’asseoir à côté de la rivière. Et Grantchester Meadows, là où nous allions quand nous étions petits ; il adore cet endroit.

Et par le passé ?

Eh bien en fait on ne s’éloignait pas beaucoup, autant que nous le permettaient nos vélos…
On n’est jamais allé voir les universités, jamais. 3) Roger ne s’intéresse pas beaucoup à l’architecture !

Son premier disque s’appelle The Madcap Laughs. Pensez-vous que c’était la vision que Roger avait de lui-même ou un paradoxe étroit de ce que les gens pensaient de lui ?

C’était certainement un autre genre de jeu. Il se moquait de ce que les gens pouvaient dire et il ne pensait pas que quiconque puisse faire attention à ce genre de choses.

Mais peut-être que ce jeu sur sa présumée « folie » a pu lui causer des troubles, plus tard…

Non je ne pense pas qu’il se soit jamais considéré comme quelqu’un ayant des problèmes mentaux.
J’en suis venue à la conclusion qu’il n’y avait pas de problème d’ordre mental chez lui. Il est né comme ça. Ce n’est pas une maladie mentale.

Dans les chansons de Roger, les filles paraissent ambiguës, floues. A votre avis, en quoi ses relations avec les femmes ont pu influencer sa vie ?

J’ai bien peur qu’il… qu’il ait bigrement besoin d’une femme. Il en a aimé tellement, et tellement l’ont aimé. Mais la plupart du temps ça n’allait pas plus loin. Au fil du temps, ça devenait oppressant aussi a-t-il décidé de ne plus jamais s’impliquer. Ça fait bien longtemps qu’il ne cherche plus… Elles deviennent trop exigeantes.

Avez-vous connu Gayla Pinion ?

Oui.

Je pense que Gayla était un point de repère pour Roger en cette période (1969/71). Comment ça s’est terminé entre eux ?

Je ne sais pas, ils étaient à Londres.
Mais c’est vrai qu’ils avaient de bonnes relations. Ça marchait bien car Gayla était une fille sans fioritures, quelqu’un d’entier, presque une fille de la campagne selon Roger.
Elle n’était pas sophistiquée…

Syd & Linsey Korner

Comme Linsey Korner par exemple ?

Plus ou moins. Linsey était une gentille fille, mais elle aimait le monde de la mode. C’est un monde tellement faux, c’est terrible.
Et Roger ne perdait pas son temps avec les choses artificielles.

Que pouvez-vous me dire au sujet de sa manie de se raser les cheveux et les sourcils ? Selon vous c’est un geste symbolique ?

Il est comme ça aujourd’hui, pas de cheveux et pas de sourcils. Mais je ne sais pas s’il y a une raison particulière. Je ne me pose pas la question car je le prend toujours comme il est. Ça fait des années qu’il prend soin de lui, il est toujours très propre. Je ne sais pas si c’est vrai mais on dit que les ex-camés sont très propres.
Quoi qu’il en soit, Roger aime être propre et présentable, il se lave les mains très souvent. Se raser le crane et les sourcils fait peut-être partie de cette nouvelle habitude, je ne sais pas.
De toute façon, même si ça veut dire quelque chose, ça n’a pas d’importance pour moi tant qu’il va bien et qu’il est heureux. Ce ne sont pas ses sourcils que je regarde mais la personne elle-même.
Et s’il m’arrivait de les regarder, je me disais qu’il faisait ça parce qu’il avait beaucoup de temps libre.
Je ne pense pas que ce soit une démarche symbolique. Il fait juste ça pour jouer, pour s’amuser. J’en suis sûre.

Mais maintenant il ne voit plus personne. Alors à qui serait destinée cette plaisanterie dans ce cas ?

Oh… je pense que… ça il le veut vraiment ! (elle rigole)
Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas. Peut-être qu’il n’y a pas de motif particulier. Il regarde ses sourcils dans un miroir et veut s’en débarrasser… c’est tout.

Est-il toujours obsédé par la télévision ?

Oh non plus maintenant. Il n’a plus le temps de regarder la télévision car il peint beaucoup. Il écrit aussi.

Est-ce que Roger vous jouait ses chansons ?

Oui toujours ! J’aimerai en dire plus mais la majorité des choses qu’il me faisait écouter n’étaient que des fragments, des ébauches ou de jolies petites chansons. La plupart d’entre elles n’étaient pas très sérieuses.
Il me les faisait écouter, je disais quelque chose, il rigolait et ensuite nous faisions autre chose. Je comprend que ce soit un peu frustrant pour une recherche, mais c’est la vérité.

Ne vous en faites pas, je suis juste là pour essayer de comprendre, pas pour avoir des confirmations.

Alors vous devez comprendre que c’est une sorte de clown, et ce depuis qu’il est enfant. Si vous le rencontrez et que vous lui dites bonjour, il vous fera carrément une révérence.
Je le vois tous les jours et quand je suis passée le voir la semaine dernière, il était à peu près six ou sept heures du soir, il faisait sombre. Il m’a dit « Bonjour, comment allez-vous ce matin ? Passez une bonne journée ! » Et il s’est mis à me parler longuement du matin, qu’en fait il y avait une bonne lumière et de petits oiseaux qui chantaient ! Quel pitre ! C’était juste pour rigoler, la vie c’est ça aussi. Il est toujours courbé, la tête entre les jambes presque, et il parle aux gens dans cette posture !

Mme Breen, avez-vous déjà vu des peintures de Roger de la fin des années soixante ?

Oui certainement. Maintenant ses tableaux sont complètement différents. Il a un talent fou pour peindre, différent de celui qu’il a pour la musique. Je pense qu’il est d’accord là dessus.
Quand il était étudiant en art, ses peintures étaient… lumineuses. Et maintenant il revient vers ces couleurs vives. Vers la fin des années 60, il faisait surtout de la peinture à l’huile. Il les peignaient tout en noir.
Elles faisaient deux à trois mètres de long, entièrement recouverte de noir mais avec un petit carré jaune d’1 cm ou quelque chose du même genre. C’était comme ça qu’il voyait la vie. Maintenant il peint toile sur toile. J’en ai quelques-unes à vous montrer.
Il peut faire dix peintures par jour.

Tous les journaux des années 70 ont dépeint Roger comme une personne dépressive, qui n’avait aucun contrôle sur lui-même.

Il n’a jamais été dépressif. C’est difficile de persuader les gens qu’il n’a jamais été dépressif alors qu’on leur a toujours prétendu le contraire.
Il a été frustré, ça c’est vrai. Mais c’est de la frustration, pas de la dépression. De la colère et de la frustration. De la frustration parce que personne ne pouvait comprendre ce qu’il essayait de dire. Dans sa vie, il a exprimé tellement d’idées extravagantes… il s’est senti seul, isolé. Maintenant il accepte l’idée que personne ne puisse le comprendre, ce n’est plus un problème pour lui. Mais à l’époque, ça l’accablait énormément. C’était le plus souvent à cause des drogues qu’il perdait le contrôle de lui-même.

Étiez-vous derrière-lui à cette époque ?

Parfois, oui. Évidemment j’étais prise par mon travail d’infirmière mais oui on se voyait souvent à Londres.
Il m’appelait et passait me voir. C’était une période très difficile pour lui. Quand il était malheureux, il voulait se plonger dans l’oubli.

Pouvez-vous me donner une image fidèle de la vie de votre frère dans les années 70 ?

Il est devenu reclus. Il avait très peu… non, il n’avait pas d’amis je crois. Il ne savait pas quel chemin allait prendre sa vie.
Il vivait dans cet appartement de Chelsea 4) et ne voyait personne. Il vivait au jour le jour, mais il ne vivait pas vraiment. C’était une période très triste.

A part vous et votre famille, y a-t-il quelqu’un qui ait une opinion précise et juste de la vie de Roger ?

Non, personne. Même pas ma propre famille. Il n’y a que ma mère, jusqu’à sa mort, et moi. Mon frère aîné et Roger n’ont jamais eu de réelle conversation de toute leur vie.
Mon frère aîné est docteur, un physicien… Pour un scientifique, il est difficile de comprendre l’esprit d’un artiste et vice versa.
Depuis qu’ils sont petits il n’ont jamais rien eu à se dire.

Mais est-ce que Roger a des amis ou des voisins maintenant ?

Non, il ne parle à personne à part moi.

Pensez-vous que Roger n’arrive pas a se trouver d’amis ou bien est ce qu’il n’en a pas le besoin ?

Je pense qu’il en est arrivé à un tel point qu’il n’en a plus besoin. Il a l’habitude de se débrouiller tout seul… Mais il a cherché pendant très longtemps quelqu’un qui l’accepterait tel qu’il est. Et il n’a trouvé personne.
Tout le monde cherchait autre chose. Ils voulaient Syd Barrett la rock star. A l’inverse, lui voulait ce que tout le monde souhaite : être accepté uniquement pour lui-même.
Mais personne ne lui a donné cette chance. Il a énormément souffert de ses amis, qui en fait n’en étaient pas. Alors je pense que pour lui c’est plus simple et moins douloureux de ne pas en avoir du tout.

C’est très triste…

Oui c’est triste mais c’est une sorte d’auto-protection. Il fait ça pour se protéger. Cambridge n’a pas porté un grand intérêt aux travaux de Roger. Cambridge est une ville, c’est habituel. Nous avons beaucoup de gens célèbre ici. Stephen Hawking par exemple. Il vit à deux pas d’ici et on le considère comme Einstein.
Pour les gens qui vivent ici, Roger est manifestement moins important. Il y a pourtant un grand intérêt pour lui mais seulement de la part de gens comme vous, pas des gens de Cambridge. Cette ville n’a pas de gros sentiments pour Roger. Si vous parlez de Syd Barrett à quelqu’un, il ne saura pas qui c’est. Mais au final c’est positif. J’aime cet anonymat car il a encore des problèmes avec les gens qui viennent toquer à sa porte 5). Il a horreur de ça. Pour cette raison, c’est bien qu’il ne soit pas si populaire à Cambridge.
Je pense que les gens ne réaliseront que dans une centaine d’année, quand nous ne serons plus là. C’est courant que les gens ne prennent conscience du talent exceptionnel d’une personne qu’une fois qu’elle appartient au passé.
Cependant, vous devez le savoir, dans la plus grosse école de l’état, il existe une « Association pour la reconnaissance de Syd Barrett » 6) et il y a des enfants de 8-9 ans qui en sont membres.
Ça me fascine. Je ne pense pas que Roger tombera dans l’oubli, mais son talent ne sera pas reconnu avant très longtemps.

J’espère qu’il le sera. J’ai une question difficile à vous poser. Selon vous, quelle aurait été la vie de Roger s’il n’avait pas connu le business de la musique ?

Il aurait probablement continué d’être ce qu’il était avant Pink Floyd. Il n’aurait ni peur des gens, ni subit la peine qu’il a enduré et continue d’endurer.
Il serait probablement ce qu’il était par le passé, quelqu’un de bien qui fait confiance à tout le monde. Mais tout ça a été détruit par l’industrie du disque. Par toutes ces mauvaises personne qui y travaillent, tous ces requins que tu rencontres quand…
Sans l’industrie du disque, il aurait été quelqu’un de complètement différent, quelqu’un de plus heureux, de beaucoup plus heureux.
Mais on ne peut pas revenir en arrière, c’est impossible…

Mme Breen, pourriez-vous commenter ces remarques faites par des amis de Syd ou des gens qui ont travaillé avec lui il y a 20 ans ?

Certainement.

Barrett au Hornsey College, 18 Nov. 1966

Peter Jenner (manager et producteur) : « Syd savait ce qui lui arrivait. Jugband Blues est l’auto-diagnostique ultime d’un état schizophrène. »

Tout le monde veut qu’il soit schizophrène ! (elle rit) Il n’est pas schizophrène et ne l’a jamais été. C’est… un penseur original, je ne peux pas dire mieux. Il a une personnalité unique et excentrique (au sens propre) et bien sûr les gens veulent lui mettre une étiquette. La schizophrénie est une maladie mentale et Roger n’a jamais été un malade mental ! Jamais. Il a une personnalité très singulière à laquelle il est impossible de coller une étiquette. Mais en tant qu’humain, on met toujours les gens dans des cases.

Storm Thorgerson (photographe et vieil ami de Roger) : « Il était très renfermé – certain jours ça allait mais les autres… Il était violent avec Lynsey mais pas avec nous. Une fois, j’ai du l’écarter de Lynsey parce qu’il lui tapait sur la tête avec une mandoline. »

Oui il a toujours eu un côté violent. En vérité il ne sait pas bien se contrôler. Il n’a jamais été capable de se contrôler car il y avait toujours beaucoup de gens autour de lui et donc il n’avait pas besoin d’adopter une certain type de comportement. Ce qu’il n’a jamais fait.
Il faisait toujours ce qu’il voulait et c’est pour ça qu’il n’a pas une grande pratique du self-control. Quand il se sent frustré ou ennuyé, il le montre sans problème. Plus tellement ces dernières années mais c’était flagrant à l’époque où il retournait souvent à Cambridge.
Il était violent à la maison mais il n’a jamais été capable de faire du mal à qui que ce soit. Il cassait des fenêtres… Si à ce moment-là quelqu’un avait été dans la même pièce que lui…

Duggie Fields (peintre et ex-colocataire de Roger) : « On en était arrivé au point où sortir avec lui était un véritable supplice. C’était comme si on promenait un enfant. Il fallait lui dire quand traverser, où il fallait tourner. Une fois arrivé à destination, il s’asseyait parfois sans dire un mot, jusqu’à ce qu’il soit l’heure de partir. »

Eh bien il est toujours comme ça aujourd’hui. Il est comme un enfant, très enfantin. Mais je l’aime comme ça… Dans un certain sens il est très naïf et tout ce que l’on reçoit de lui est pur, vrai. C’était probablement un problème de l’emmener quelque part et de le voir s’asseoir sans rien dire. Mais il ne devait pas être heureux d’être là et sa réaction était celle d’un enfant.
Si vous emmenez un enfant dans un studio d’enregistrement et qu’il n’apprécie pas, il ne peut pas faire semblant que ça l’intéresse. Et ça c’était tout Roger. Il n’essayait pas de se forcer car il n’en éprouvait pas le besoin.
Il n’essayait même pas d’être sociable ou d’être apprécié car il n’en voyait pas la nécessité.

Gayla Pinion (ex-petite amie de Roger) : « “Je veux être docteur” disait-il. Réflexion faite, je pense que j’étais sa force. J’aurai adoré m’installer et me marier avec lui mais il s’enfonçait de plus en plus dans la folie. »

Oui il devenait de plus en plus obsessionnel. Je pense que c’était dû aux drogues. Le Chelsea Cloisters était une très mauvaise période… Je pense que l’histoire du docteur c’était une de ses farces, bien sûr (elle rit).
Il ne supportait pas la vue du sang, il n’aurait jamais pu…

Et en ce qui concerne le mariage ?

Oui peut-être, pourquoi pas ?
Comme je l’ai déjà dit, il était toujours à la recherche de sa moitié, comme tout le monde, mais d’une manière un peu différente chez Roger. C’est très triste qu’il ne l’ai pas trouvée et qu’aujourd’hui il ne veuille plus parler, très triste.
Je pense qu’il aurait aimé se marier. Ce qui est sûr c’est qu’il adore les enfants, et ils l’aiment aussi. Il aime les enfants car ils donnent un sens à sa personnalité qui, d’une certaine façon, est enfantine. C’est très étrange de voir Roger avec des enfants.
Il y a une petite fille qui vit dans la maison à côté de la sienne. Et la semaine dernière, elle est sortie. Roger lui a sourit en lui disant « Bonjour ! ». C’est son amie maintenant.
Ils sont amis car Roger peut lui faire confiance. Elle n’a que trois ou quatre ans. Elle trouve en lui quelque chose que ni vous ni moi ne pourrions voir.
Les gens en le voyant disent « Oh mon dieu ! » car il a l’air drôle. Et ils pensent probablement « C’est un rigolo, je ne veux rien partager avec lui. » Mais c’est différent avec elle car c’est une petite fille. Je ne me rappelle pas ce que voient les enfants de cet age, certainement quelque chose de plus que nous, vous ne pensez pas ? Ou quelque chose de moins je ne sais pas.
En tout cas, ils voient la personne elle-même. En fait elle l’observait depuis longtemps et se moquait de son absence de sourcils. Elle lui a dit « Bonjour, bonjour, je suis heureuse de te rencontrer »… Je pense qu’il aurait fait un très bon père.

Roger a-t-il déjà été dans un hôpital psychiatrique ?

Oui.

Pour quelle raison ?

Il a fait une crise de colère. Ça n’arrive plus aujourd’hui mais par le passé il perdait tout contrôle quand il était frustré. Il devenait violent, pas envers les gens mais le mobilier de la maison.
C’était très difficile de savoir ce qu’il convenait de faire avec lui. Une fois, la police est venue et ils l’ont calmé. Mais la fois suivante, ils n’y sont pas parvenu alors ils l’ont emmené à l’hôpital psychiatrique. Il est resté deux nuits là-bas et les docteurs ont dit qu’il ne souffrait d’aucune maladie mentale.
Ce qui n’allait pas c’étaient ses problèmes de comportement, si on peut appeler ça des problèmes. C’était principalement des troubles psychologiques.

Quel était le diagnostic des docteurs ?

« Troubles de la personnalité » Il n’y avait rien concernant une quelconque maladie mentale, sinon ils ne l’auraient pas laissé sortir.
Il n’y a pas de remède valable pour Roger, il est né comme ça. Il est né avec un cerveau différent, mais du haut de notre grande « sagesse », nous voyons cela comme un « trouble de la personnalité. » Mais qui est le fou ? Est-ce vous ? Est-ce moi ? D’accord il est différent des autres, mais rien ne dit que l’on soient plus saints d’esprit.
En fait, l’histoire nous apprend que beaucoup de gens qui n’avaient aucun problèmes mentaux ont été forcés de subir de terribles traitements, juste parce qu’ils étaient « différents ». Voilà la vérité. Heureusement que les docteurs de cet hôpital n’ont pas pensé qu’il avait besoin de soins mentaux.
Peut-être que par le passé ils l’auraient gardé plus longtemps, car ce n’est pas quelqu’un d’ordinaire. Mais de nos jours ils ne l’ont pas fait. Ils ont seulement dit à ma mère « Il n’est pas fou, il est seulement extravagant. Il a emmagasiné trop de frustrations. Nous n’avons aucune raison de le garder ici. »

Il n’a eu aucun traitement ?

Non aucun.

Mme Breen, savez-vous où se trouvent toutes les peintures de Roger des années soixante-soixante dix ?

Oh elles ont été brûlées.

Brûlées ? Mais par qui ?

Lui-même.

Et concernant ce qu’il peint actuellement ?

Il prend des photos de ses travaux. J’en ai emmené quelques-une avec moi. Vous voulez y jeter un œil ?

Oui avec plaisir.

Rosemary Breen me tend un album photo, toutes soigneusement classées. Il y a une cinquantaine de clichés des travaux de Barrett. Je commence à tourner les pages.

J’ai pu l’obtenir en lui disant que mon mari voulait voir les photos.
Ce sont des photos prises par Roger, durant ces deux dernières semaines je présume. C’est juste pour vous donner une idée de ce qu’il fait… Vous voyez la symétrie ici ?
Il aime jouer avec ces formes si… strictes… Ils les voulaient parfaitement symétriques et ça lui plaît. C’est très différent de la musique mais ça vient toujours de sa tête… Ça c’est une sorte de nature morte, je pense que ce sont des fruits. Je ne connais pas le style exact mais c’est très abstrait… Regardez, là c’est le détail d’une peinture, il a pris l’angle d’un tableau juste pour qu’on voit le coup de pinceau…

Mme Breen, pensez-vous que ça plairait à Roger de voir ses tableaux exposés ?

Je pense que oui. Il est très réticent à faire des commentaires sur la musique car il ne se sent plus du tout musicien.
Mais en tant que peintre… Je pense qu’il serait content de savoir que quelqu’un puisse s’intéresser à son art.
Quand je lui ai parlé de vous et de la possibilité que vous veniez à Cambridge, la première chose qu’il a dite c’était « Je ne veux personne ici. » Mais il n’a pas dit ça en s’énervant, pas du tout. Je lui ai répondu que je n’aurait jamais amené quelqu’un chez lui, tout en lui demandant s’il serait content de vous parler. Il a répondu « Mais… pourquoi ? » Et puis il a changé de sujet.
Vous comprenez ? Sa réponse était « Pourquoi ? », « Pourquoi cela intéresserait-il quelqu’un de parler avec moi ? » Il ne comprend tout simplement pas. Cela dit, il essaie souvent de parler de ses peintures, de ce qu’il projette de faire. Mais je ne suis pas une artiste et, bien que j’essaie de comprendre, je ne peux pas répondre à ses attentes. Or, il le mérite. Je pense souvent qu’il serait heureux de pouvoir parler peinture avec quelqu’un. S’il savait que quelqu’un appréciait son art il serait content.

A-t-il déjà pensé à faire une exposition ?

Je pense que certains responsables de galeries d’art souhaiteraient le faire. Mais c’est difficile pour Roger de se concentrer suffisamment longtemps pour éprouver un intérêt soutenu pour quelque chose. Parfois il me demande « Pourquoi ? », il dit toujours « Pourquoi ? » Et je ne sais pas quoi lui répondre. Car en fait, tout le monde aimerait voir ses travaux exposés. Mais il n’a pas été habitué à recevoir de la gratitude.
La seule reconnaissance qu’il a reçue était complètement démesurée et ne lui a occasionné que de la frustration. C’était quand il jouait avec Pink Floyd.
Je lui ai dit à maintes reprises de présenter ses travaux mais il ne comprend pas ce que je veux lui dire. Il continue de dire « Pourquoi ? », « Dans quel but ? » Je pense qu’il pourrait gagner de l’argent, alors j’essaie de lui en parler gentiment et calmement, pour qu’il puisse y réfléchir sans avoir peur. Il voit le danger partout. Chaque contact, à part moi, est une menace. C’est pourquoi je fais très attention quand je lui propose d’exposer ses travaux. J’y pense souvent, je suis sûre que ce serait bon pour lui. Je pense que Roger pourrait trouver ça bien. A part pour ce que j’ai dit avant, c’est un être humain qui veut vivre.
Il veut que quelqu’un lui dise « C’est superbe, j’adore ça ! » ou quelque chose du même genre.

Je suis tout à fait d’accord. Je ne pense pas que Roger veuille vraiment rompre tout contact avec le monde extérieur. C’est pour ça que je pensais à une exposition, sans fioritures, dans une université…

Je ne sais pas. De toute façon il ne pourrait pas venir en personne, c’est impossible. Je lui ai parlé de cette éventualité mais c’est très difficile pour moi de lui expliquer que ça serait une bonne idée. La seule raison valable ce serait l’argent. Si je lui dit que quelqu’un pourrait acheter ses toiles, ils pourrait changer d’avis.
Avant hier on en parlait justement, et il m’a dit « Tu penses que quelqu’un pourrait me donner 150 euros pour quelques-unes de mes œuvres ? » Si seulement il savait que des tas de gens paieraient ce prix pour une seule de ses œuvres… Alors je lui ai répondu avec assurance « Oui je le pense vraiment. » Il était surpris. Vous savez il voudrait un lecteur CD, il n’en a pas mais il aimerait en avoir un. Il y a beaucoup de choses qu’il aimerait avoir mais il n’a pas un sous alors il ne peut pas se les acheter. Je lui donne ce que je peux…
Oui… c’est le seul argument valable pour le pousser à organiser une exposition de ses travaux. Et s’il était disposé à le faire, ça devrait sûrement se faire à Londres. Je ne pense pas qu’il y aurait une demande suffisante à Cambridge. Mais je ne sais pas par où commencer car je dois admettre que je ne connaît personne dans le circuit artistique. Mais je pense qu’il serait content d’organiser une exposition à Londres.
Roger aime Londres, il a de bons souvenirs dans cette ville et je pense que si une galerie était intéressée par ses peintures… Il en a beaucoup mais est-ce que les gens se déplaceraient pour les voir ?

Votre mère est décédée il y a deux ans c’est ça ? Je me demande l’effet que ça a eu sur l’équilibre de Roger.

Eh bien elle était très vieille, elle avait 86 ans. Elle vivait avec moi. Heureusement car elle ne pouvait rien faire toute seule. A la fin son équilibre mental était assez précaire. Elle voyait rarement Roger alors le cap n’a pas été trop difficile à passer. Je n’ai jamais vu Roger aussi souvent que pendant les derniers instants de ma mère…
Bien sûr elle lui manque et je ne pense pas être capable de combler ce manque.
Je suis une sorte de mère-sœur pour lui maintenant, alors qu’avant j’étais juste une sœur. Mais je pense que tout va bien.

Pensez-vous qu’il se soit crée une sorte de « philosophie de la vie » à force de vivre reclus ?

Je pense que tous les gens qui l’on croisé se sont trompé sur les raisons de sa réclusion. Quasiment tous. Comme ceux qui disent que c’est une excuse pour fuir. C’est difficile pour lui d’établir une relation avec les autres parce qu’ils ne parviennent pas à le cerner. Alors c’est plus facile d’être tout seul. C’est simplement plus facile.
Et puis c’est triste quand vous dites une blague et que tout le monde vous prend au sérieux. Il a enduré ça toute sa vie. C’est triste… mais c’est plus facile de ne plus se soucier des relations avec les autres. Je pense que c’est de la paresse. Oui juste de la paresse.
Ah, j’allais oublier… Il y a un sujet que nous n’avons pas encore abordé, quelque chose qui l’a occupé pendant ces deux dernières années : écrire l’Histoire de l’Art.
Ce qui l’intéresse le plus c’est la période byzantine. Il a fait des recherches, il s’est impliqué à fond. Il a pris beaucoup de plaisir à faire ça. Il a écrit plus d’une centaine de pages A4 recto-verso. Une centaine de pages qui remontent à l’époque des dessins dans les cavernes. Et il a tout passé en revue jusqu’à nos jours, siècle par siècle, avec beaucoup de détails. C’est un merveilleux travail.

L’avez-vous lu ?

Oui, j’en ai lu quelques parties, c’est très long. Je ne pourrais jamais tout lire de toute façon ! La semaine dernière, il m’a dit qu’il voudrait en faire un livre. Il cherchait comment il pourrait faire pour le relier, simplement ça. Il n’a nullement l’intention de le montrer ou de le laisser lire à n’importe qui. Ça aurait pu être très intéressant, il a travaillé très dur vous savez.

Ça arrive que Roger vous parle de ses goûts en matière d’art, de ses artistes préférés ?

Comme je vous l’ai dit, il adore l’art byzantin, ça le fascine. Mais pour les périodes plus récentes, je ne sais pas.
Ah si, il adore Picasso et le Cubisme, je crois que ça se ressent dans ses peintures (elle me pointe du doigt certaines photographies) vous ne trouvez pas ? Oui il adore le cubisme. Il regarde souvent des émissions sur l’art contemporain, mais sans un grand enthousiasme. Il n’admire personne que je connaisse en tout cas.
Je ne crois pas qu’il aime beaucoup Andy Warhol… Il ne fait jamais aucun commentaire quand j’en parle. Ce qui est assez surprenant car ils se ressemblent beaucoup. Je pense que c’est justement parce qu’il pense être proche de lui.

Je sais que Roger a eu une guitare à la maison. Savez-vous s’il lui arrive de mettre ses mauvais souvenirs de côté et de jouer quelque chose ?

Oui il joue bien sûr. D’une manière très… Il ne joue presque que des accords ouverts 7) mais il est content comme ça. Et c’est très joli. Il a aussi un harmonica. Quand il était petit, il avait l’habitude de jouer The Jew’s Harp. Il a à peu près le même harmonica aujourd’hui. Il aime toujours faire de la musique.

Mais il n’écrit plus de chansons c’est ça ?

Non il n’écrit plus.

Il y a quelques temps, j’ai lu une histoire rigolote à propos de votre mari. Il a dit avoir vu jouer Syd maladroitement de la guitare, ici à l’hôtel. Et dès que Syd s’est aperçu de sa présence il a arrêté de jouer.

C’est exact, il ne joue jamais en présence de quelqu’un. Il joue exclusivement pour lui-même. Si moi ou quelqu’un d’autre rentre dans sa chambre quand il joue, il s’arrête.
Il ne veut pas que quelqu’un puisse lui dire « C’est génial ! » Ça lui rappellerait le passé…
Il ne veut aucun compliment car il en a eu tellement par le passé que ça ne voulait plus rien dire pour lui.

Comment va Roger en ce moment ? Comment est sa vie ?

Et bien, il est heureux. Il ne rencontre jamais personne.
Dans la rue, il dit toujours bonjour aux enfants, mais pas aux adultes. Je vais le voir tous les jours, et il me téléphone.
Il appelle souvent. Et si son téléphone sonne, il sait que c’est moi car personne d’autre ne l’appelle. Il ne connaît personne. Voilà sa vie. Il se lève tard… Ensuite il mange beaucoup, il adore cuisiner. Il mange, il fume et ensuite il tape à la machine à écrire.
Il passe ses journées à peindre, à écrire et à faire quelques taches ménagères comme ranger la bibliothèque, des choses comme ça.
Il a un vélo aussi. Il va faire ses courses avec, mais pas très loin. Deux ou trois fois par semaine, nous sortons ensemble. On va faire des courses en ville puis au parc ou dans la campagne.

Est-il déjà retourné à Londres ?

Oh il y va deux fois pas an. Il y reste une journée pour visiter les musées, le National Museum, le British Museum, la Tate Gallery. Mais il fait ça en vitesse. Il entre et il ressort très vite, il ne regarde jamais attentivement. Il a probablement envie de le faire mais une fois qu’il est sur place, il veut rentrer à la maison le plus vite possible.

Pensez-vous que les gens le reconnaissent ?

Je ne crois pas. Je ne sais pas il ne m’en a jamais parlé. Maintenant il a un look très différent de celui qu’il avait quand il était une pop star. Surtout qu’il est chauve et un peu enveloppé.
Mais je suis heureuse de dire qu’il est heureux. Et c’est tout ce que l’on peut souhaiter à quelqu’un comme lui.
Avec une telle personnalité, on ne peut jamais vraiment savoir. Jamais, c’est impossible.

Comment décririez-vous vos sentiments envers Roger ?

Maintenant c’est comme si nous étions retournés en enfance. À nos vingt ans, nos vies ont pris des chemins différents. Aujourd’hui il a à peu près 48 ans et ça fait deux ans que nous sommes redevenus proches, comme nous l’étions par le passé.
C’est beau, c’est très beau.

Je vous remercie pour cet entretien. Vous m’avez permis de mieux comprendre votre frère…

Roger n’est pas près d’être reconnu pour ce qu’il est réellement, je ne pense pas. Mais plus tard les choses changeront, je le sent.
Dans 100 ans, les gens le reconnaîtront à sa juste valeur. Je pense que ce sont des gens comme lui qui rendent notre civilisation et la vie en général plus riche. N’ai-je pas raison ? S’il n’y avait personne pour mettre en valeur certains aspects de la vie, elle serait grisâtre et ennuyeuse. Il est de ces gens là, et, qui sait ce qu’il est capable de faire à l’avenir ?
Il pourrait soudainement produire quelque chose de nouveau, qu’il n’a encore jamais fait. Je ne pense pas que sa créativité ai disparu. Ces dernières années, je l’ai beaucoup encouragé à travailler son talent pour la peinture car, de toute façon, il ne produira plus jamais rien de musical. Et il a bien plus à offrir au monde de la peinture.
Qui sait, s’il exposait ses œuvres il pourraient rencontrer des gens, des gens bien comme vous, qui puissent le stimuler…
Quelque chose qui rendrait sa vie meilleure, ce serait bien mieux que de ne voir que moi. Qui sait de quoi l’avenir sera fait ?
Difficile de le savoir, surtout avec Roger.
Il est imprévisible, c’est le moins qu’on puisse dire.

Cambridge, 15 août 1995, 10 h 30

Pink Floyd

Est-ce que Roger peint toujours ses figures abstraites ?

Oui il peint toujours de l’abstrait, mais pas autant qu’il y a deux ans.
Maintenant il est plutôt axé sur la reproduction des plantes et des fleurs. Une peinture « botanique » si on veut.
La majorité sont des fleurs. Mais voyez-vous, je pense qu’il faut que je vous dise quelque chose. Il ne fait ça que pour lui et j’en suis contente mais… Je ne pense pas que ses peintures aient une valeur artistique. Ce ne sont que des esquisses, des croquis. En fait, mis à part certaines toiles où il y a d’intéressantes juxtapositions de couleurs – des couleurs vives qui, je dois l’admettre, me plaisent beaucoup – j’ai bien peur que le reste ne soit à jeter.

Comment Roger vous parle-t-il de ses travaux artistiques ?

Il s’approche de moi avec un sourire et une peinture toute fraîche et me dis « Regarde. » C’est tout. Je l’encourage beaucoup, je fais tout ce que je peux. En y repensant, je dois dire que certaines de ses plus grosses toiles ne sont pas si mauvaises en fin de compte.

Est-ce que Roger s’intéresse toujours à l’écriture ?

Non. En fait il n’a rien écrit depuis qu’il a terminé son ouvrage sur l’histoire de l’Art. Il repose maintenant sur l’étagère, à côté des autres livres.

Pouvez-vous m’en dire plus sur son contenu ?

C’est un livre sur l’évolution de l’Art à travers les siècles. Je n’ai pas tout lu car il est très épais et ce genre de choses m’ennuient. C’est une liste interminable de noms et de dates. Je suis la seule a avoir obtenu la permission de le lire.

Mais c’est le regard critique de Roger sur l’histoire de l’Art ?

Oh non ! C’est une immense liste de noms et de tableaux qu’il a compilée depuis d’autres livres. Sa plume transparaît relativement peu. Quelques commentaires de-ci de-là.

Syd vers 1970

Est-ce que Roger s’intéresse à la littérature, à la poésie ? Qu’est-ce qu’il lit habituellement ?

Oui il achète toujours des livres de poésie. Je ne sais pas pourquoi mais, en ce moment il n’achète que d’épais dictionnaires. Je suppose qu’il ne fait qu’en tourner les pages car il ne peut pas se concentrer sur quelque chose, ou alors pas longtemps. C’est pareil pour la télévision, il zappe mais ne suit pas les émissions.

Aime-t-il les films ? Quel genre de film regarde-t-il habituellement ?

Star Trek ! Il est accro à Star Trek. Il aime toutes sortes de séries, les séries récentes comme les plus anciennes. Il les aime toutes. Il aime les fictions en général. Mais il ne peut pas vraiment suivre ce qui demande de l’attention.

Et les grands noms du cinéma comme Fellini… Bergman…

Oh non, rien de ce genre. Le cinéma ne l’a jamais intéressé. Notre génération n’y était pas préparée. S’il ne va jamais au cinéma, c’est aussi parce qu’il serait obligé d’être proche des gens. Et ça c’est inimaginable pour lui.

Mais Roger ne vous communique jamais ses sentiments, ses émotions profondes ?

Non, jamais. Il ne fait jamais ça. Je suis certaine qu’il a de grosses souffrances en lui et qu’il aimerait en parler à quelqu’un. Mais il est trop réservé pour ça. C’est le lot de tous les britanniques.

Savez-vous si Roger parle au facteur, au livreur de lait ou au buraliste par exemple ?

Juste le strict minimum je pense. C’est aussi parce que les gens le regarde d’une manière moqueuse à cause de son apparence pas très conventionnelle. Vous savez, il est très gros maintenant.
Et puis ses cheveux sont complètement rasés, comme ses sourcils. En fait il se rase intégralement le corps. C’est une manie. Ça décourage toute approche venant de l’extérieur. Mais je pense qu’à lui ça ne pose aucun problème.

Comment sont ses relations avec ses voisins ?

Il s’entend merveilleusement bien avec les enfants. Il connaît le nom de tous ceux qui vivent dans la rue. Je me demande comment il a fait pour tous les rencontrer. A l’inverse, leurs parents ne l’intéressent pas du tout.
Les adultes ont pour habitude de juger les gens sur leur apparence et Roger ne rentre pas vraiment dans le moule. En ce moment il sort en short.
Il ne veut porter que des shorts et avec son gros ventre il a une de ces dégaine ! (elle rit) Un jour, on faisait des courses ensemble et il portait un de ses fameux short… Alors qu’il marchait, il commençait à perdre son froc et il ne l’avait pas remarqué. J’étais morte de honte (elle rit).

Pensez-vous que Roger souffre toujours de l’époque où il était Syd Barrett ?

Oui bien sûr. Il veut oublier son passé car certains souvenirs sont très douloureux pour lui. Tout ce qui lui rappelle cette période le plonge dans un fort sentiment de tristesse.

Est-ce que votre frère vous a récemment parlé de Pink Floyd ?

Non il préfère ne pas en parler. Quand il le fait, il ne les appellent jamais « Pink Floyd » mais « le groupe ». Pour lui, ils sont « le groupe », son groupe.

Est-ce que Roger a déjà montré un sentiment de rancune envers quelqu’un ?

Oui bien sûr. Envers Roger Waters ! Plus d’une fois je l’ai vu se mettre en colère et hurler son nom en repensant au passé.

Mais maintenant qui paye les royalties à Roger ?

Roger ne reçoit plus de royalties depuis des années. Personne ne les lui envoie alors il ne touche pas un centime. Mais je ne pense pas que ça le mette en colère car c’est un moyen de rompre avec le passé. Il reçoit toujours beaucoup de lettres et de colis mais il jette à la poubelle tous ce qui est adressé à Syd Barrett, sans les ouvrir. S’ils contiennent l’argent de ses royalties, évidemment il ne les touche pas.

Pensez-vous que votre mère était un peu oppressive envers Roger ? Est-ce que votre frère s’est déjà plaint d’un trop plein d’attention, ou d’attentes de la part de votre mère ?

Non absolument pas. C’est totalement hors propos.
Nous étions 5 enfants et une mère ne peut pas prendre soin d’un seul enfant quand il y en a 4 autres qui attendent.
Et Roger était très indépendant depuis tout petit.
Ensuite quand il est revenu à Cambridge (1971) il était toujours seul. Il ne parlait jamais, ni à ma mère ni à moi. Il pensait probablement que nous faisions partie d’un autre monde… Il pensait qu’on ne pouvait lui être d’aucune aide.
C’était une mauvaise période.

Ces dernières années, avez-vous vu Roger pleurer ?

Pleurer ? Oh oui. Parfois il pique des crises de colère et ça le rend très triste. Oui, il pleure.

Pensez-vous que ce soit bon pour Roger de vivre reclus ?

Ce n’est pas un simple reclus. Il ne voit jamais personne car c’est le seul moyen qu’il a de se protéger. Il fait ça pour se protéger. Mais, oui, c’est une sorte de réclusion…

Je pense que Roger s’est construit une vie intérieure bien organisée, où il ne dépend que de lui-même et de vous. Mais jusqu’à quand cela va-t-il durer selon vous ?

Probablement toute sa vie. Il vit comme ça depuis tellement longtemps. Je ne pense pas qu’il puisse changer.

Ça vous arrive de parler des actualités ?

Oui souvent, on en parle…

Mais aussi de la guerre en Bosnie, du SIDA ? Qu’est-ce qu’il en pense ?

On ne parle pas de ce genre de chose, ni de politique. Roger ne s’intéresse absolument pas à la politique. Il ne prête pas attention à ce genre de choses car elles appartiennent à un monde pour lequel il n’éprouve aucune sympathie. C’est très loin de lui tout ça.
Et en plus il ne supporte pas la souffrance des autres. Quand on marche dans la rue et qu’il voit une personne handicapée ou en fauteuil roulant, il change immédiatement de direction.
Je ne peux pas comprendre…
Non, il me parle de jardinage, de la météo, d’une semaine de vacances à la mer pour lesquelles nous partons demain. Il me parle aussi du concert des Rolling Stones à Wembley qu’on a regardé un soir. C’est son groupe préféré.

A-t-il déjà fait un autre métier que celui de musicien ?

Non jamais.

Depuis quand reçoit-il une pension d’invalidité ?

Depuis quatre ou cinq ans. On lui a attribuée après son séjour à l’hôpital psychiatrique. Il a 60 euros par semaine.

Une misère…

Oui. En plus Roger dépense plus que je ne peux lui donner. C’est un gros problème. Quelques jours plus tôt, nous étions à la plage et il jouait sur un petit tambourin. Il était très enthousiaste. Il a toujours le rythme dans la peau.
Enfin bref, il avait vu des bongos dans une boutique et il voulait les acheter. Mais il n’avait pas assez d’argent !

A quand remonte le dernière séjour de Roger à l’hôpital psychiatrique ?

Je ne me rappelle plus, ça devait être dans les années 80.

Est-ce que des amis sont passés le voir ?

Non, mais c’est aussi parce qu’il n’y est resté que quelques jours.
Quelqu’un est passé le voir quand il a été placé dans cette communauté d’Essex, une communauté de réhabilitation d’anciens drogués et alcooliques.
Il y a été pendant six mois, même s’il à la base on devait le garder plus longtemps. Dans cette communauté ils essaient de vous réinsérer dans la société en renforçant vos besoins relationnels avec les autres. Mais il n’avait pas d’obligations, si tu ne veux pas te laver tu ne te lave pas et si tu ne veux pas faire la cuisine ils ne t’y obligent pas.
On ne peut obtenir quelque chose avec cette thérapie que si on le veut très fort. Et Roger n’était pas préparé à interagir avec quelqu’un d’autre. Il n’était pas près à aider les autres.

Est-ce que Roger utilise toujours des tranquillisants où des psychotropes ?

Oh s’il pouvait il le ferait certainement ! Il est toujours à la recherche de l’oubli…

Pensez-vous que la prise intensive de LSD ai pu causer des dommages sérieux et permanents à Syd ?

Bien sûr. Le LSD a abîmé son cerveau, irrémédiablement.
(La voix et le regard de Rosemary sont immédiatement devenus très tristes. Je ne l’avait encore jamais vue comme ça auparavant.)
Roger est une personne complètement différente maintenant. Le frère que j’ai connu avant c’était quelqu’un d’autre… Tout a changé depuis. Cette une drogue terrible. Elle engendre des choses que l’on ne peut même pas imaginer. Roger était quelqu’un de tellement sociable et joyeux… Tout cela est fini, à cause du LSD. On devrait prévenir les garçons et les filles dans les écoles de ce qui risque de leur arriver…

Comment aidez-vous votre frère pour qu’il obtienne une certaine paix intérieure ? Êtes-vous d’accord avec ses choix ou bien essayez-vous de le stimuler pour qu’il change ?

En vérité, je ne sais pas s’il est heureux, à l’intérieur.
Parfois il en a l’air mais c’est alors qu’il me dit des choses comme « Regarde, j’ai fait tant de choses dans ma vie, et pour quel résultat ? » Et je suis tellement chagrinée de le voir aussi triste. Il est d’une nature tellement changeante !
Son enthousiasme est si vite remis en question ! Il y a quelques jours, il était très excité à l’idée d’aller au bord de mer. Mais une fois sur la plage, son tempérament a brusquement changé. Il ne semblait plus avoir aucune raison de rester ici.
Il est très triste… et je ne sais pas quoi faire. J’essaie de le motiver, autant que je puisse. J’essaie de l’intéresser au choses que font les gens normaux, des choses que tout le monde fait, mais il n’y a rien à faire, il est trop occupé avec lui-même… Notre relation, c’est moi qui l’entretien 99% du temps… Ça bouillonne à l’intérieur, je le sais bien…
Il a besoin de paix et essaie de la créer autour de lui.
Il aurait besoin d’amis mais maintenant il est trop tard…

Que serait Roger aujourd’hui si vous n’étiez pas là ?

Il serait mort.
Il serait probablement mort.
Ou alors il serait à un coin de rue, SDF, sans un sous, une bouteille d’alcool à la main ou de la drogue plein les poches.

Voir aussi



Auteurs de la page : manu (traduction, mise en page) Monsieur Manatane (relecture, corrections).

1)
C’est, paraît-il, Roger Waters qui lui aurait fait signer ce papier contenant une close interdisant à Barrett de réclamer de l’argent pour l’utilisation du nom « Pink Floyd ». Or, comme chacun sait, c’était une invention de Syd.
2)
En anglais : “He was unfair and probably created serious troubles.” En italien “Era sleale et probabilmente creava dei seri problemi.”
3)
Les universités de Cambridge sont réputées pour leur architecture.
4)
Une location au Chelsea Cloisters
5)
Elle parle des fans, pas du marchant de lait^^
6)
« Syd Barrett Appreciation Society » dans le texte.
7)
Traduction incertaine de « Plain chords ». Les accords ouverts sont des accords relativement simples que l’on joue sur les 3 premières cases du manche d’une guitare.
livre/a-fish-out-of-water.txt · Dernière modification: 06/12/2011 à 16:09 par mnzaou