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Eno, Fripp & co

Scans de l’article Eno, Fripp & co de Paul Alessandrini, paru dans Rock & Folk en avril 1974.

Scans

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Transcription

Un nouvel album de King Crimson, “Starless And Bible Black”, l’espoir de reprendre avec Robert Fripp une conversation à bâtons rompus amorcée lors du dernier concert parisien de Crimson ; Eno, dont l’album “Here Come The Warm Jets” “ fait problème” ; Eno et Fripp réunis pour “No Pussy-footing”, un exercice de style à deux ; Eno sur scène, en tournée avec les Winkies : autant de raisons suffisantes pour s’envoler vers Londres, un Londres capitale d’un pays en crise qui n’est plus guère la ville “swinging”, ce paradis pour poseurs et créatures folles de l’éphémère. Le charisme londonien s’est déplacé, malgré les fastes du nouveau magasin “Biba”, immense musée nostalgique entièrement art-déco que l’on vient visiter dans la lumière tamisée, le noir et or, et les relents électriques que déversent à chaque étage les baffles soigneusement redessinés. Un magasin qui prend une valeur de symbole – un acte gratuit somptueux, annonciateur d’un non moins symbolique suicide -, à l’image de toute la musique anglaise des années 70, de laquelle veulent émerger l’écurie Virgin ou certains solitaires que pourtant la crise économique semble, maintenant, stopper violement. Il n’y a plus un mouvement, mais des individus comme Robert Fripp ou Eno, justement, qui ont pu choisir leur vie et partir à la recherche d’eux-mêmes dans la tourmente électrique, les harmonies classiques, ou les sons répétitifs, et cela sans “blocages”, musiciens qui en refusent le statut, personnalités extérieurement parfaitement opposées et curieusement, idéologiquement tellement proches … un certain culte de soi, l’individualisme forcené de ceux qui peuvent se le permettre.

Londres, Waterloo Station : deux heures de train pour se rendre à Bournemouth sur la côte anglaise, et au cottage de Robert Fripp où il se retire pendant une grande partie de l’année, solitaire, pour méditer. Deux heures passées à parcourir la presse hebdomadaire de rock anglaise : abondance de titres qui, s’ils ne prouvent pas l’existence d’un véritable courant musical, témoignent tout de même de la santé du business. L’événement commenté de la semaine semble être le concert donné par Mick Ronson au Rainbow : l’ex-guitariste de David Bowie soudain promu, à grand renfort de publicité, nouvelle star du rock. Le maître lui-même est venu sur scène à la fin du set pour se joindre à l’orchestre du nouvel étalon de l’écurie Mainman que dirige Tony De Fries, l’homme dont on dit qu’il a “fait” Bowie, et qu’il s’apprête à “faire”, de même, Mick Ronson. Il y eu une réception après le concert, mais le guitariste “starisé” n’a pas voulu accorder d’interview, Tony De Fries le lui ayant interdit. Impression générales à lire les critiques du concert : Mick Ronson n’est pas prêt pour assumer son statut de rock-star. Il est apparu contracté et frêle, maintenant que son rôle est celui de refléter la lumière après être resté dans l’ombre de celle de Bowie… Enfin qu’importe, il sera par la force des choses une vedette, parce qu’ainsi il en fut décidé dans l’entourage de “Mick-la gâchette électrique”, celui à qui Bowie doit beaucoup de son efficacité musicale.
Robert Fripp est venu nous chercher à la gare : il semble serein, ici dans la campagne anglaise, loin de la passion des soirs de concerts. Une halte dans un restaurant végétarien, une nourriture que l’on choisit autant pour sa couleur que pour son goût, un court historique de Bournemouth qui semble avoir la fonction de Woodstock par rapport à New-York… la petite ville résidentielle où habitent, une partie de l’année, un certain nombre de personnalités du cinéma, ou de la rock-music. Robert Fripp habite, lui, à une quinzaine de kilomètres dans un cottage isolé : un enclos et quelques vaches, des pommiers… Tout à l’intérieur est dans un ordre impeccable, presque glacé : tout a été soigneusement pensé : ici un cadre-portrait du père, là le disque d’or pour “In The Court Of Crimson King”, dans un coin un superbe gong. Une cheminée où crépite un feu de bois, le silence. On se croirait dans un film, personnages d’un roman anglais, et, bien sûr, le thé avant de pénétrer dans la salle de méditation, une petite chambre mansardée aux murs couverts de livres, tous enveloppés de matière plastique transparente, des livres sur l’ésotérisme, la magie noire, des encyclopédie.
Stoïque, les bras collé au corps, le regard fixe, Robert Fripp écoute le nouveau disque de King Crimson, “Starless And Bible Black”, un disque de musique en grande partie improvisée. Il ouvre avec “The Great Deceiver”, qui à la manière de “21 th Century Schizoïd Man” libère soudain un grondement sonore, violent. Le reste semble à première écoute, comme le dira plus tard Fripp lui-même, formellement parfait – un travail sur les sonorités, subtil et terriblement ambitieux – une musique qui, même dans ses parties improvisées, reste d’une précision implacable et qui se referme sur “Fracture”, là aussi au cœur d’une flambée électrique passionnée. Une musique à l’image de son grand initiateur Robert Fripp, de ce décor où nous écoutons ce “Starless And Bible Black”. Une fois installé confortablement, la conversation / interview super-exclusive, puisque Robert Fripp se refuse à en donner depuis plus d’un an, va bien sûr porter sur cette nouvelle œuvre de la machine crimsonienne, non sans que le guitariste-leader ne s’étonne encore une fois qu’un journaliste soit venu de France pour lui poser des questions.

Interview : Robert Fripp

Pourquoi une grande partie de cet album a-t-elle été improvisée ?

Nous avons essayé d’enregistrer “live” en nous mettant dans différentes situations, de telle manière que, sous la pression, il se produise choses différentes : il s’agissait d’obtenir un résultat plus vivant. C’est l’une des raisons. Un autre point fondamental, c’est que ce genre d’enregistrement a permis de révéler des aspects nouveaux de la personnalité de King Crimson, auxquels on n’avait jamais donné l’occasion de s’exprimer. Cet album est fondamentalement nouveau, parce qu’enregistré en dehors des studios

- Est-ce que cela n’a pas été surtout possible parce que le groupe est maintenant beaucoup plus cohérent ?

- Oui, bien sûr !

- Comment improvisez-vous ?

- Pour cet enregistrement, nous avions prévu d’avance qu’à tel ou tel moment nous improviserions. Mais subitement, nous avions envie de démarrer, je commençais à improviser et celui qui avait envie de se joindre à moi le faisait… C’est ainsi notamment qu’a été enregistré le cinquième morceau de la face 1, appelé “Trio” parce que nous étions trois seulement à jouer. Et pourtant, nous avions mis le nom des quatre musiciens, parce que le quatrième y a participé par son silence.

- Pourquoi cet album Eno-Fripp ?

- Nous n’avions pas du tout l’intention d’enregistrer un disque ensemble. Par hasard, nous nous sommes retrouvés chez une amie, pour prendre un café, et j’avais apporté ma guitare… C’est ainsi qu’est née la première face. Quand je suis revenu, trois semaines après, Eno m’a dit que cela valait la peine d’être écouté… j’ai écouté la bande, et ça m’a beaucoup plu. Nous avons alors décidé d’en faire un disque. Un an après seulement, nous avons enregistré la seconde face. Il n’y a vraiment que la moitié de l’album qui a réellement été conçue pour être publiée.

- Qu’en pensez-vous maintenant ?

- Je le trouve fabuleux, et je prends beaucoup de plaisir à l’écouter. JE crois d’ailleurs que l’on devrait produire beaucoup plus souvent des albums comme celui-là, conçus de cette façon “imprévue”. D’un autre côté, si on le trouve ennuyeux, c’est que… l’on trouve que je suis quelqu’un d’ennuyeux. Ce disque n’est qu’une utilisation de l’aspect hypnotique de la musique et des sons, une notion très ancienne? De plus, il reflète exactement ce que j’étais au moment où j’ai fait cette musique, il y a à peu près un an et demi.

- on a parlé d’un narcissisme à deux ?

- Il me semble que deux amis qui se rencontrent et enregistrent de la musique simplement pour leur plaisir ne peuvent être considérés comme des narcisses.

- Pensez-vous qu’avec King Crimson vous créez une œuvre ?

- Pas du tout. Ce serait parfaitement absurde de prétendre cela. C’est d’ailleurs quelque chose qui ne m’intéresse pas. Pour prétendre parler de son œuvre, il faut avoir quarante ans et la sensation de posséder un talent inné, avoir travaillé très dur pour le développer… Non, je suis bien trop jeune, le groupe aussi : il est formé de gens qui se sentent beaucoup trop inexpérimentés et qui n’ont pas de telles ambitions. Ce n’est vraiment pas ce qui nous intéresse. Certes, si on examine soigneusement les musiques que nous avons enregistrées, bien sûr elles forment une totalité qui se défini peu à peu…

- Parlons de vos rapports avec la musique classique : Bartok, Debussy, Fauré …

- Je n’ai pas à mentionner Fauré, ou seulement peut-être les quartettes à cordes. Ce qui m’a marqué musicalement, c’est surtout la musique française depuis Debussy jusqu’à Messiaen… et puis bien sûr Stravinsky ; mais si on doit parler d’influence, c’est surtout le nom de Bartok qu’il me faut mentionner en priorité, en particulier les six quartettes à cordes qui, formellement, sont absolument parfait…

- Avez-vous, avec King Crimson, essayé d’insérer l’esprit de cette musique dans l’électronique ?

- Je pourrais répondre à cette question en disant que je ne pense pas en ces termes. Il n’y a qu’un journaliste français qui puisse me poser une telle question, ou peut être un journaliste américain… Well… je ne pense jamais à la musique en tant que… laissez-moi trouver le mot… quand j’applique de telles conceptions musicales – pour utiliser les mêmes termes que vous dans “Fracture” par exemple, à la fin de la face 2, je crois que c’est une manière tout à fait réussie d’exprimer ce que l’on entend par musique de chambre dans un orchestre moderne. En fin de compte, c’est pourquoi je pourrais répondre à votre question en disant qu’effectivement nous l’avons déjà fait… la plus grand partie de ce que j’écrit pour les parties instrumentales est fait suivant ce principe, une expression différente de l’esprit de la musique de chambre. Je continue pourtant à me refuser à définir la musique de King Crimson comme étant de la musique de rock, ou de la musique classique, du jazz ou quoi que ce soit d’autre… Prenons un autre exemple : le début de “Night Watch”, le quatrième morceau de la face 1, c’est quelque chose d’aussi simple que… le pommier qui est devant la maison, et cela ne fait pas de moi qui ‘ai composé plus un musicien de jazz ou de rock… Je ne me considère pas réellement comme un musicien .Il n’y a pas assez de temps que j’ai commencé à écoute de la musique. Je crois que pendant les deux dernières années, la seule fois où je me suis réellement considéré comme un musicien, c’est quand j’ai enregistré l’album Eno-Fripp.

- Mais comment êtes-vous venu à la musique – à partir de la musique classique, du jazz ou du rock ?

- J’ai appris à jouer de la guitare, de la “plectrum guitare”. Or, quand on joue avec un médiator, il n’est pas nécessaire d’apprendre à jouer, parce qu’il n’y a aucune école technique ou de théorie pour la guitare avec médiator, ce qui permet aux jeunes musiciens de faire avec leur instrument tout ce qu’ils désirent. La première chanson que j’i jouée sur ma guitare, c’était “My Bonnies Lies Over The Ocean”. Et puis “Jingle Bells”, “Good King Wenceslas”, des choses complètement idiotes… je suis parti de cette situation pour jouer avec un orchestre, dans un style de guitare très démodé, mais qui m’a permis de me familiariser avec l’instrument. C’était un peu avant que j’aie vingt et un ans. Je me suis aperçu très lentement que la musique était un vocabulaire qui pouvait me permettre de m’exprimer. Quand j’ai commencé à pratiquer la guitare, je n’avais aucun sens du rythme, ce qui, pour un musicien que veut parvenir à un résultat, est un lourd handicap. Et quand je regarde en arrière, je me demande encore comment on peut devenir musicien sans ce fameux sens du rythme. Et la réponse à cette question me semble évidente : c’est que tout d’abord j’avais besoin de musique, et deuxièmement que la musique avait besoin de moi. Mais, à cause de plusieurs “désavantages”, je ne me suis jamais considéré comme un musicien. Comme je le disais tout à l’heure, il n’y a en fait pas plus d’un an que j’ai recommencé à écouter de la musique. Auparavant, la musique que j’écoutais était celle des oiseaux ou du vent dans les arbres.

- Vous semblez plus intéressé par les sons que par les notes ?

- Pas vraiment… si, en fait, c’est vrai : ce qui m’intéresse surtout, ce sont les sons. Parce qu’en fait je ne crois pas qu’il y ait quelque chose d’important, et je ne prends rien au sérieux. Ecrire une chanson pour King Crimson ou jouer sur scène, ce n’est pas plus important pour moi, ou n’a pas plus de valeur dans ma vie que d’aller faire les courses à Winborne.

- Vous voulez dire que vous mettez autant de soin à faire les courses à votre village qu’à jouer sur scène devant un public ?

- Eh bien oui, j’essaie. Michael Watts, du Melody Maker, me demandait hier si je cherchais à faire de la musique “pure”. Or il me semble que la musique n’a rien à voir avec la pureté… rien n’est pur, parce que chaque chose est un aspect différent de la même réalité. Alors, la musique n’est rien de plus important que le reste.

- Etre dans les “charts”, peut-être?

- Oh, cela n’a rien d’extraordinaire, c’est tout simplement inévitable. Cela fait partie de ma destinée d’être riche et célèbre, et rien de tout ce que je pourrais faire ne peut l’éviter. Cela ne m’ennuie pas, je l’accepte, je vis avec cette idée. Il y a des moments où j’aimerais me retirer dans mon cottage et rester dans mon coin… je serais très heureux ainsi. Mai je me rends compte que pour me réaliser, je dois me mesurer à tous les problèmes de la vie quotidienne, écrire des chansons… ce qui est ma manière de me réaliser….

- Dans votre bibliothèque, j’ai noté un nombre important de livres de science fiction, mais aussi sur l’ésotérisme, la magie noire, les tarots, le fantastique, etc… Cela a-t-il un rapport avec la musique de King Crimson, les thèmes… ?

- Plutôt que de parler de l’influence de l’ésotérisme sur la musique, je dirais plutôt que la musique est seulement un élément d’un ensemble plus vaste… je pourrais dire que, jusqu’à l’age de dix ans, j’avais une manière de penser que j’ai soudain perdue ou qui a été étouffée, et cela jusqu’à l’age de vingt-cinq ans où une expérience curieuse m’a réveillé… j’ai alors tout à fait redécouvert ce que j’étais avant ma dixième année. J’étais terriblement bouleversé… Quand on arrive à être un peu plus soi-même, on se rend compte que l’on n’a plus besoin de se promener avec une carte de visite à à la main, les gens vous reconnaîtront de toutes façons. En réalité, peu de gens sont prêts pour affronter certaines situations, en vivre d’autres. Ce qu’il faut, c’est ne rien dire, attendre. Je pourrais, bien sûr, aisément accroître la mythologie du groupe, mais je ne suis pas sûr que le public comprendrait.

- Vous pensez donc qu’il vous est impossible d’expliquer pourquoi vous faites cette musique ?

- Non, je le pourrais. Il y a un certain nombre de réponses possibles si je me place à des niveaux différents : je pourrais dire que c’est ma façon d’exprimer ma personnalité; à un autre niveau, c’est un moyen de payer mon loyer; ou bien que cela provoque des tensions et des frictions qui, en réaction, peuvent “adoucir” une personnalité: une musique qui me permet de me trouver moi-même. A un autre niveau, King Crimson est mon instrument pour changer le monde, et puis, tout aussitôt, je pourrai répondre que King Crimson est ce qui m’a permis de me changer moi-même, etc… Mais je continue à penser que King Crimson n’est pas la plus importante des choses que je fais. C’est un moyen très utile pour permettre aux autres de ma connaître, et un “moyen” de vivre qui me donne la possibilité de faire toutes les autres choses que je désire accomplir… c’est sans doute cela qui est fondamental : m’ouvrir toutes les possibilités.

- Les musicien s du groupe ont-ils la possibilité, eux, de s’exprimer ?

- une chose est sûre: aucun d’entre eux n’a jamais mieux joué dans aucune autre situation ; ils ont donné le meilleur d’eux-mêmes avec King Crimson.

- Voyez-vous une relation directe entre des groupes comme Yes, Genesis et King Crimson ?

- Je dois dire à propos de tous les groupes que vous citez qu’ils doivent beaucoup plus à King Crimson que King Crimson ne leur doit. Il est sûr que King Crimson a eu une très grande influence sur certains groupes anglais, les plus importants du moment. Mais je n’aime pas penser la musique en ces termes, car il s’agit de musiciens placés dans des situations différentes. Un groupe se comporte comme un organisme: il fonctionne à trois niveaux: la tête, le cœur et les hanches – c’est-à-dire la tête, expression intellectuelle, le cœur, expression émotionnelle, et les hanches pour l’expression physique. Or, si l’on veut avoir un groupe qui soit en harmonie il faut posséder toutes ces énergies différentes réunies: John Wetton, c’est les hanches, Bill Bruford est la tête, David Cross le cœur…

- Et vous ?

- Moi je suis le plus petit dénominateur commun.

- Vous vous définissez ainsi plutôt que comme un leader ?

- oui, car je sais que si je disais que je suis le leader, les autres musiciens en seraient gênés. Et de plus, je ne crois pas être le leader. Je dirais plutôt que dans le groupe chacun dirige l’ensemble de la manière qui lui est propre.

- C’est la première formation qui arrive à durer plus d’un an.

- Nous sommes depuis un bon moment ensemble, et les relations entre les membres du groupe sont maintenant très intenses. Tout le monde est heureux de jouer. King Crimson est devenu plus flexible, souple, et paradoxalement, plus le groupe devient souple, plus il apparaît comme solide. Et c’est ainsi que nous sommes parvenu à un équilibre parfait.

- Quel est celui de vos LPs que vous préférez écouter ?

- Je n’écoute jamais les albums de Crimson. Le premier album que j’ai beaucoup écouté, c’est celui que j’ai fait avec Eno. J’écoute assez souvent le nouveau.

- Avez-vous une écoute très critique ? A quoi pensiez-vous tout à l’heure quand nous étions en train d’écouter votre nouveau disque ?

- A vrai dire, je m’ennuyais parce que je l’ai tellement écouté. Mais c’est un très bon album, surtout très satisfaisant.

- Vous n’auriez pas envie d’y changer quelque chose ?

- Non, pas du tout, je ne réagis jamais ainsi en face de ce que j’ai fait… pour moi, il s’agit de quelque chose de fini. Nous avons certes eu des problèmes avec ce disque, car, au lieu d’un mois nous avons eu quatre jours pour l’enregistrer. C’est pourtant ce qu’a fait de mieux un groupe anglais depuis trois ans, peut être plus.

- Une musique d’avant-garde ?

- “Avant-garde” ? C’est un mot hors de propos dans la musique, aujourd’hui. Si le résultat est une entité, s’il y a unité, alors chacun devrait pouvoir l’apprécier. Je crois que nous nous y sommes parvenus avec ce nouvel album. Peut-être faudra-t-il deux années à la plupart des auditeurs pour pouvoir le pénétrer, de la même façon que cela s’était produit pour “In The Court Of Crimson King”.

- Dans le nouvel album, les textes sont moins présents que dans les précédents ?

- Oui et non… Si nous avions eu plus de choses à dire, nous aurions écrit plus de chansons.

- Vous semblez vous éloigner encore un peu de l’époque où vous travailliez avec Pete Sinfield ?

- Quand j’étais avec Pete, nous étions obligé de mettre beaucoup de parties chantées dans nos disques parce que Peter y introduisait ses préoccupations. Maintenant qu’il n’est plus là, nous ne sommes plus dans la même situation : nous n’avons pas besoin de beaucoup de chansons. De plus, au moment d’enregistrer ce nouveau disque, nous n’avions pas assez de compositions écrites… je crois que ce qu’il nous faudrait trouver, c’est un moyen d’exprimer le chant d’une manière plus moderne. C’est peut-être là la faiblesse du groupe; pourtant, John a fait des progrès énormes comme chanteur, sa voix a considérablement évolué, mais nous n’avons pas encore trouvé cette nouvelle manière de chanter… nous y travaillons… c’est un problème d’expression, de vocabulaire…

- King Crimson apparaît pour certains comme un groupe anti-rock n’roll. Qu’en pensez-vous?

- Oh, vraiment… je ne suis pas contre le rock… John est un rocker, par exemple. J’ai beaucoup écouté de rock : les premiers disques que j’ai eus, un cadeau de ma sœur pour mon onzième anniversaire, furent “Don’t be cruel” d’Elvis Presley et “Singing The Blues” de Tommy Steele. Sur le disque d’Elvis , il y avait Scotty Moore, qui est un grand guitariste. Pour moi, le rock and roll, c’est avant tout un style de vie. C’est aussi un vocabulaire différent pour s’exprimer ; un feeling particulier. En plus de cela, il y a ce que l’on pourrait appeler le circuit du rock : si l’on joue avec certains musiciens, si l’on croit à certaines valeurs, etc… on est considéré comme un musicien de rock. En fait, je suis très satisfait que King Crimson soit considéré comme un groupe de rock, car si nous avions l’étiquette jazz, nous ne jouerions nulle part. Ce qui est intéressant, et c’est ce que nous faisons assez souvent, c’est d’utiliser le vocabulaire et le feeling d’autres sortes de musiques. Pourtant, le mode de vie des membres du groupe n’est pas exactement celui du rock, seul John est fondamentalement un rocker. Je ne vois aucun inconvénient à utiliser n’importe quel instrument, pourvu qu’il permette d’atteindre le but désiré; cela peut être un violon acoustique ou un Moog syntesizer, cela n’a aucune espèce d’importance. En d’autres termes, je suis électrique : aucune forme musicale particulière ne me paraît meilleure qu’une autre.

- Et le mellotron ?

- J’aime beaucoup le son… utiliser le mellotron pour enrichir le son, cela diffère totalement d’utiliser un orchestre à cordes, par exemple. Il y a en fait dans la ballade épique de King Crimson le désir de créer une dimension totalement disproportionnée par rapport à celle que l’on peut obtenir avec un album enregistré “live”. Ce qu’apporte le mellotron, en plus de son rôle sur l’atmosphère de la musique, c’est cette dimension impossible sans lui.

- Pourquoi pas le synthesizer ?

- Pendant les répétitions, actuellement, un piano avec tout le jeu de pédales est posé au dessus du mellotron. Je peux donc l’utiliser dans certaines circonstances, mais je ne le fais guère car je suis un médiocre pianiste. L’an dernier nous avions emporté un synthesizer en tournée, je pouvais l’utiliser aisément, il était posé sur mon mellotron et en fait je n’en ai pas eu besoin…

- Allez-vous improviser beaucoup plus sur scène, durant la nouvelle tournée ?

- Bien sûr, il y aura des improvisations sur scène, mais cela dépendra de l’endroit où nous jouerons. Vous savez, la musique évolue du début à la fin de la tournée. Cela dépend aussi du public. J’ai été par exemple parfois assez déçu par les réactions du public continental, qui absolument incapable de se contrôler.

- Vous lui préférez le public anglais ?

- Les Anglais sont plus raisonnables, mais en contre partie ils ont une certaine dose de passivité, à la différence des autres, plus passionnés sans doute. Je suis parfois désespéré de voir la façon dont cela se passe parfois pour nos concerts. Ainsi à Paris : le concert était “sold out”, et pourtant une centaine de personnes ont enfoncé les portes. Ce n’est pas du tout la question d’argent qui me préoccupe : en effet qu’il y ait cent entrées de plus ou de moins, cela m’est égal. Mais je trouve vraiment triste qu’on se conduise de façon aussi violente uniquement pour entrer assister à un concert, alors que l’on sait que l’on n’y verra pas le groupe dans de bonnes conditions. De plus, ce postulat qui voudrait que la musique soit gratuite est totalement absurde. L’univers entier se vend. Ceux qui se plaignent que la musique se paie devraient réfléchir et se demander ce qu’eux-mêmes donnent au monde… ils s’apercevraient qu’eux aussi se vendent….

- Le public américain ?

- Je trouve très déprimant que la plupart des gens qui le composent aient besoin de prendre des drogues… cela les écrase complètement…

- Vous n’aimez pas les drogues ?

- J’apprécie l’effet qu’elles peuvent avoir sur certaines personnes et dans certaines circonstances… mais il s’agit d’instants très rares.

- Comment expliquez-vous le succès considérable de King Crimson en Italie ?

- Il semble que le public ait vraiment besoin d’une musique comme la nôtre. Elle correspond semble-t-il à un moment précis, à une situation précise. Il est par exemple très intéressant de voir que la plupart des groupes anglais qui ont un énorme succès ici en ont très peu aux USA, ou bien ce peut être le contraire. King Crimson me parait très cosmopolite, c’est un des seuls groupes, à ma connaissance, qui peut avoir un très grand succès n’importe où. Aux États-Unis nous avons une réputation de groupe “de qualité” presque légendaire. Mais c’est seulement cette année, je pense, que nous allons faire une percée là-bas.

- C’est très étonnant, dans la mesure où King Crimson a la réputation d’être un groupe “culturel”…

- A un certain niveau c’est vrai, King Crimson a réussi à s’imposer comme groupe culturel, mais il fonctionne aussi à d’autres niveaux: on peut y trouver de jolies chansons, ou simplement s’intéresser au jeu du batteur, etc…

- King Crimson n’est ce pas un certain goût de la mélodie, une certaine perfection musicale qui s’oppose au rythme ?

L’apport de l’Europe à la musique a surtout été l’harmonie, alors que l’Amérique donne plus d’importance au rythme, grâce évidemment aux racines afro-américaines. Quoi qu’il en soit, l’oreille européenne est sensible à certaines mélodies, et c’est la raison du succès de King Crimson : le groupe utilise un langage plus accessible en Europe. Mais en même temps, une musique comme la nôtre peut âtre appréciée aux USA, où on est incapable d’en concevoir ou d’en écrire une semblable, alors que nous ne pourrons jamais voir, quant à nous, des groupes comme Return To Forever ou Weather Report voire Manu’s Band. Ce sont des groupes qui arrivent à exprimer un certain feeling en trouvant un nouveau vocabulaire : le feeling jazzy à travers un vocabulaire rock. De même pour McLaughlin, qui est un grand musicien.

- Avec le recul, que pensez-vous de l’expérience en grand orchestre avec Centidède ?

- Oh, ce fut passionnant. J’y ai appris énormément de choses, et tout compte fait, j’en fut satisfait. Nous avons peut être… nous avons peut être manqué d’auto-discipline, mais durant le peu de temps que Centipede exista, il a prouvé qu’il était un des accomplissements les plus parfait dans la musique que chacun jouait, mais la façon dont nous avons réussi à “être étroitement ensemble” pour créer cette musique.

- L’album avec Eno semble participer de ce même besoin d’expérimenter des situations nouvelles…

- King Crimson demande beaucoup de contrôle de soi-même, de discipline. Travailler avec Eno, ce n’est peut être pas aussi important, mais c’est plaisant… on ne peut absolument pas comparer les expériences de travaille avec King Crimson et avec Eno… il y a des morceaux superbes dans l’album solo d’Eno. Peut être devrait-il sortir de cette position où il s’est placé, celle de non-musicien. Si j’étais peintre exposant dans une galerie, et si quelqu’un disait “c’est mauvais, c’est ignoble” je répondrais “oh mais je ne suis pas un artiste” en fait, voilà ce que fait Eno, et ça le dessert. Car ce qui est intéressant chez lui, c’est cette façon spontanée qu’il a de faire de la musique. En fait il y a deux manières de travailler : ou bien de façon absolument primitive, spontanée, naïve, ou bien de travailler comme un maître. Entre les deux, il n’y a pas de possibilité. Je pense à Gurdjeff : “Tout connaître est très facile, mais pour connaître peu de choses, il faut connaître beaucoup …” Il faut être d’un coté ou de l’autre.

- Et vous : êtes vous un maître ou un primitif ?

- Les deux à la fois !

- Pourtant, il me semble que c’est la même chose chez Eno.

- Oui, en un sens c’est exact : il sait mettre en relation la forme et l’esprit de mouvements artistiques différents avec le vocabulaire de la musique… il parvient à exprimer le feeling et les idées de domaines de l’art totalement autres, dans cette fonction spécifique de l’art qu’est la musique.

- Pour le public, il existe aussi une autre distinction: celle qui oppose la notion de “musique pour la musique” et celle de “musique vécue, musique qui parle de son époque”…

- Les deux conceptions sont valables, ou plutôt ceux qui prétendent que la fonction de la musique est telle ou telle ont tort. En effet, pour prendre le cas de King Crimson, quoique l’on pense de sa musique, on a toujours raison, mais on ne parle alors que d’une seule facette de la personnalité du groupe : l’expression d’une émotion ou d’une idéologie, tout cela est présent chez King Crimson. C’est la même chose pour moi et Eno… ce qui m’intéresse, c’est de trouver l’équilibre entre tout cela, une certaine stabilité à l’intérieur de tout un monde en mouvement… comme il n’y a rien de statique, il s’agit alors d’un équilibre dynamique. Je n’ai aucune difficulté à concilier ces deux choses différentes.

- Alors que pensez-vous d’un groupe comme Slade ?

- C’est un très bon groupe, très professionnel, qui travaille beaucoup et qui n’est pas le moins du monde prétentieux. Les membres du groupe m’ont avoué, quand nous nous sommes rencontrés aux USA, que le premier album de King Crimson avait eu une grande influence sur leur vie. Ils avaient même composé à l’époque un morceau qui ressemblait tellement à du King Crimson que leur manager leur a dit qu’il était impossible de l’utiliser dans leur répertoire… ils m’ont d’ailleurs dit qu’ils me le feraient écouter…

- On prétend pourtant que Slade n’est qu’un produit tout à fait artificiel du show-business, une machine à gagner de l’argent…

- Eh bien, qu’y a-t-il de mal à cela ? Pourquoi cela serait-il forcément mauvais ? J’accepte pour ma part chaque chose au niveau où elle se place, et je ne demande à personne plus qu’il ne peut donner. C’est tout. Évidement, ce serait stupide de chercher une justification intellectuelle à Slade, bien que pourtant on puisse considérer Slade comme représentant une réalité sociale… en fait, le groupe représente, malgré son aspect premier de groupe pour hit parades, beaucoup plus qu’un produit commercial, mais une sorte d’aspiration pour une quantité de jeunes.

- Et le glam-rock ? King Crimson est souvent mis en opposition avec tout ce mouvement.

- Moi, je ne suis pas très mignon, ni incroyablement séduisant. Si je savais bouger d’une manière aussi sexy que Gary Glitter, je serais très heureux de le faire… j’aime bien Gary Glitter, il est vraiment très bien, très professionnel. Je suis très satisfait de ce que je fais avec King Crimson, mais en même temps j’aimerais être aussi populaire que lui, avoir le même public. Et c’est une totale absurdité de vouloir séparer la musique “culturerelle” et l’opposer au reste. Je n’ai pas honte de dire que Gary Glitter me plaît et que Slade est un de mes groupes de rock préféré.

- Quand vous avez enregistré “21th. Century Schizoïd Man”, pensiez-vous que cela deviendrait aussi populaire ?

- Oh, non. Quand King Crimson a commencé à répéter, nous pensions que nous arriverions à peine à gagner notre vie. Nous avions alors décidé de faire ce que nous avions envie de faire, et rien d’autre. Mais nous avions aussi envie de réussir, ça oui… Mais nous avions beaucoup d’énergie, beaucoup d’enthousiasme… aussi, quand on a eu un premier “hit”, on ne peut plus éprouver une sensation comparable. Dans le nouvel album, il y a “Fracture” qui est un epeu dans la lignée de “21th. SM”. Mais je pense que “Trio”, un autre titre de cet album, est le morceau de musique le plus parfait que nous ayions jamais joué. Cet album est d’ailleurs très complet, bien qu’il ne soit pas complètement une boucle qui se referme. Il exprime bien mieux ce qu’est King Crimson que tous les précédents.

- Que vous a apporté, ou au contraire qu’avez-vous perdu en vous séparant de Pete Sinfield ?

- Cette séparation fut importante, fondamentale même, parce que j’ai vu Bob Fripp devenir Robert Fripp. Vous allez peut-être trouver dur pour Pete Sinfield ce que je vais dire, mais il me semble que plus il devenait important dans le groupe, moins celui-ci était bon. Aussi, ce que le groupe a fait de mieux, c’est le premier et le dernier album… et dans le premier disque, Pete n’était présent que pour les “lyrics”.

- Avez-vous gardé des contacts McDonald et Giles ?

- Oui, bien sûr. Mike Giles fait des sessions avec John Wetton. Il a dû choisir entre vivre avec une femme très belle ou partir en tournée, partager la vie d’un groupe. En choisissant de vivre hors d’un groupe, particulièrement King Crimson, il a refusé délibérément une chance de ce trouver dans une situation créatrice. Pour un musicien comme lui, faire des sessions dans les studios, c’est un peu se détruire.

- Pensez-vous que King Crimson crée la musique classique du vingtième siècle ?

- Il y a effectivement des gens qui l’affirment, mais pour beaucoup d’autres, c’est simplement du bruit… pour mon père, par exemple…

Partager le temps et l’environnement quotidien de Robert Fripp permet d’en apprendre plus que toutes les réflexions critiques sur la musique de groupe. King Crimson est à l’image de son “dénominateur commun”, comme il se défini lui-même: une tension sonore soigneusement contrôlée, des accents mélodiques sous le masque sévère, un goût pour l’étrange et l’inconscient derrière les cadres bien délimités… une ouverture et un appel à toutes les séductions, à tous les plaisirs, cachés derrière la froideur musicale presque moralisante… Robert Fripp confirme qu’il sera avec King Crimson dans très peu de temps en France, pour une tournée dans les villes de province avant “la conquête”, qu’il veut définitive, des USA. Dans la nuit qui recouvre la petite route, Robert Fripp nous reconduit à la gare. Il s’en retourne, quant à lui, “méditer”, loin des lumières de la ville, dans le silence pesant de la campagne.

PAUL ALESSANDRINI



Auteurs de la page : Alistair (scans), Mnzaou (transcription).

king-crimson/eno-fripp-co.txt · Dernière modification : 27/06/2011 à 12:36 de 127.0.0.1

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