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The Pros and Cons of The Pros and Cons of Hitch Hiking

Chronique de l’album The Pros and Cons of Hitch Hiking, par Wulfnoth.

The Pros

« … but basically it was just a record about sex. » – R.W.

Pochette de l'album

The Pros and Cons of Hitch Hiking, c’est avant tout le choc de la pochette. Sans même aborder le paysage uniformément mauve et la route rectiligne vaguement bleue qui s’en détache, l’œil est immédiatement attiré par le sac à dos écarlate de l’auto-stoppeuse du premier plan, avant de descendre sur son fessier rebondi… et nu. Considérée comme pornographique par certains, cette image se verra censurée dans certains pays à l’aide d’un pudique rectangle noir apposé sur l’arrière-train de la demoiselle. L’œil abandonne à regret ses formes enjôleuses pour se fixer sur les caractères rageurs à droite, d’une écriture scarfienne qui rappelle aussitôt The Wall… mais ce n’est pas le nom de Pink Floyd qui figure en bas à droite. Nous sommes en 1984, bienvenue dans la carrière solo de Roger Waters.

Enfin, bienvenue… Façon de parler. Au fond, la carrière solo de Waters a sans doute commencé un an plus tôt avec The Final Cut, voire dès 1979 avec The Wall. The Pros and Cons of Hitch Hiking s’inscrit clairement dans la continuité de ces deux albums, ce qui est normal lorsqu’on sait qu’il est né au même moment que The Wall : Waters présenta les deux projets au groupe, qui estima que cette histoire de mur avait un potentiel plus intéressant. Le deuxième resta donc dans les cartons, servant parfois de répertoire à idées (le riff de In the Flesh provient de là), jusqu’à sa sortie en 1984.

Continuité, certes, mais une continuité particulière, et essentiellement musicale. Sans surprise, ladite musique est ici particulièrement faible : la poignée de mélodies qu’on trouve ici, reprises comme des leitmotivs tout au long de l’album, lui procurent certes une certaine unité (concept album oblige), mais témoignent surtout d’une pauvreté criante, et les invités prestigieux, Eric Clapton en tête, n’ont guère d’occasions de briller (le solo de Sexual Revolution reste cependant un grand moment). L’arsenal d’effets sonores déployé ne pallie que partiellement cette faiblesse mélodique, mais permet toutefois d’instiller une atmosphère feutrée pas déplaisante, et d’évoquer dans l’esprit de l’auditeur le moins imaginatif des images fortes.

Mais après tout, c’est de Roger Waters qu’on parle, n’est-ce pas ? Et qui dit Waters dit concept album, avec des paroles incisives et acerbes sur le monde pourri dans lequel on vit, les dirigeants sans cœur obsédés par le pognon, la guerre que c’est pas bien, et… et bien non. Le concept de The Pros and Cons of Hitch Hiking est sans doute le plus bizarre et le moins engagé qui soit jamais sorti de la tête du bassiste, puisqu’il s’agit de raconter la nuit d’un homme moyen, à travers ses rêves décousus et apparemment dénués de lien, hormis les problèmes avec le sexe opposé et… l’auto-stop (d’où le titre de l’album, qui signifie en gros « Avantages et inconvénients de l’auto-stop »). Chaque chanson de l’album correspond ainsi grossièrement à un rêve, et leurs titres sont horodatés : l’album se déroule ainsi presque en temps réel, démarrant à 4 h 30 du matin pour s’achever un peu après 5 heures (idée si simple et si bien trouvée qu’on s’étonne que personne n’y ait pensé avant). Le caractère éminemment absurde des rêves rend la progression de l’album quelque peu chaotique, et il est parfois difficile de distinguer le souvenir du rêve et le rêve de la réalité.

L’album forme donc un tout très uni, et en extraire des chansons se révèle périlleux. Néanmoins, quelques titres se distinguent clairement : le premier titre, Apparently They Were Travelling Abroad, n’est que douceur, puis explose en devenant Running Shoes ; l’alternance temps fort/calme reste la marque de fabrique de Waters, que l’on retrouve un peu plus loin sur l’ouverture de Arabs with Knives and West German Skies. Plus loin, Go Fishing se révèle sans doute la clé de voûte de l’album : une ode au retour à la terre au final déchirant de rage et de douleur (et ce saxophone !). La chanson-titre détonne, par sa rythmique rapide, mais se révèle très bonne au final, quoique surpassée par la suivante, Every Stranger’s Eyes, un véritable hymne, puissant et très émouvant, sans doute la meilleure chanson du disque. L’album se termine même sur une petite tranche de bonheur brut, The Moment of Clarity, petite ballade acoustique qui marque le réveil du dormeur et la victoire finale de l’amour. Mais toutes les chansons possèdent un petit quelque chose qui les sauve, hormis Dunroamin, Duncarin, Dunlivin, reprise tout à fait gratuite du thème principal sans grand intérêt.

En fin de compte, il s’agit peut-être là du meilleur album de Roger Waters, selon que l’on considère sa forte homogénéité comme un point positif ou non (Amused to Death contient également de très belles choses en nombre, mais les Late Home Tonight et Too Much Rope gâchent quelque peu l’ensemble). En tout cas, un très bel album à l’atmosphère plaisante, plein d’espoir, et d’une sincérité d’un genre inhabituel pour l’ancien bassiste de Pink Floyd, plus enclin à ressasser la douleur de l’absence ou les méfaits de la guerre que les problèmes quotidiens et les joies simples de l’amour. De quoi revoir la définition de Waters comme « le cynique sinistre de Pink Floyd ».

The Cons

Il arrive parfois que la réputation d’un album tienne moins à son contenu qu’à des considérations largement annexes. Pochette à sensation, campagne de publicité savamment orchestrée, première excursion solo d’un musicien de groupe, rumeurs en tous genres, déclarations inattendues, critiques assassines… Le plus souvent, les albums bénéficiant de ce douteux traitement de faveur se révèlent décevants, tout simplement parce que l’énergie qui les entoure aurait bien mieux fait d’être consacrée à la musique elle-même, qui est bien la seule chose qui compte vraiment.

The Pros and Cons of Hitch Hiking en est un exemple presque caricatural. Le nom de cet album n’évoquera rien à personne, hormis aux plus acharnés des fans de Pink Floyd, et même ceux-là se limiteront le plus souvent à une réaction du genre « ah oui, le projet chelou qui était en concurrence avec The Wall » ou « tu veux dire, celui avec la nana à poil sur la pochette ? ». Roger Waters était trop persuadé d’être Pink Floyd à lui tout seul, au point d’oublier cette simple considération de bon sens que s’il avait effectivement été Pink Floyd à lui tout seul, il ne se fût point appelé « Roger Waters ». Mais pardonnons-lui cette réaction d’ego, bien compréhensible lorsqu’on a fait partie pendant plus de quinze ans d’un groupe aux personnalités et talents aussi effacés que Pink Floyd, et entrons donc dans le vif du sujet : le premier album solo de Roger Waters.

Qui dit Roger Waters dit concept-album, bien sûr. The Pros and Cons of Hitch Hiking n’est pas tant articulé autour d’un concept qu’il est « désarticulé » : face à cette narration non-linéaire des rêves d’un homme en proie au démon de midi et ces paroles pour le moins confuses, où l’on retrouve pêle-mêle Winnie l’Ourson, Yoko Ono et Jack Palance, il est aisé de comprendre pourquoi les compères de Waters ont sagement choisi The Wall lorsqu’il leur proposa ses deux démos, en 78. Si Roger a toujours su faire passer clairement ses convictions politiques ou sociales, le message qu’il souhaite transmettre à travers cet album est pour le moins difficile à déchiffrer, si tant est qu’il en vaille seulement la peine.

Si au moins la musique pouvait compenser ! Mais il est bien sûr inutile d’espérer cela de Roger Waters, qui se contente de recycler des idées musicales déjà avancées sur The Wall, à croire que les deux cassettes de démos de 78 étaient en fait identiques en-dehors des paroles. Ainsi, la mélodie qui parcourt tout l’album (elle doit se sentir bien seule, la pauvre) est en fait une simple copie du riff d’In the Flesh. Tout l’album est englué dans une ambiance morne et mollassonne, qui correspond certes à la thématique « un homme dort et rêve », mais qui a une fâcheuse tendance à susciter le même état chez l’auditeur. Waters a beau nous user jusqu’à la corde son gimmick habituel consistant à alterner moments de calme et explosions de bruit, ça ne prend plus guère. Eric Clapton fait ce qu’il peut pour sauver les meubles, mais il n’a guère d’occasions de briller (une exception : Sexual Revolution), à l’opposé du saxophoniste David Sanborn, qui semble bien décidé à noyer l’auditeur sous des tonnes de mélasse. L’album s’anime un peu sur la fin, avec la chanson-titre calibrée FM suivie d’une ballade minimaliste vaguement émouvante, mais c’est bien tard.

En somme, rien de surprenant ici. Waters était plus intéressant musicalement sur The Wall, et il le sera plus lyriquement sur Amused to Death. Entre les deux, ce disque, petit frère bâtard du double blanc des Floyd, ne manquera aucunement à votre discographie. Les pamphlets de Waters ont beau se révéler pénibles à force, il semble bien qu’il ne soit bon à rien sorti de cette niche. Espérons au moins qu’un cancer bienvenu l’emportera avant qu’il ne puisse achever le foutu album qu’il projette depuis dix ans.



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Auteur de la page : Wulfnoth.

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