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Accueil King Crimson : dossier de presse 1970-2000

Discorama

Scans et transcription du Discorama consacré à King Crimson, paru dans Guitare Planète en août 2000. Il s’agit d’une interview de Robert Fripp. Propos recueillis par Jérôme Soligny.

Scans

Scan du Discorama de King Crimson (page 1)

Scan du Discorama de King Crimson (page 2)

Scan du Discorama de King Crimson (page 3)

Transcription

“KING CRIMSON N’EST PAS UNE DEMOCRATIE”

KING CRIMSON

Membre fondateur et esprit libre du groupe de rock progressif le moins éborgné par l’histoire et le temps, Robert Fripp chamboule les habitudes et mène son Discorama à la baguette.

On ne se méfiera jamais assez du Fripp qui sommeille. En publiant ‘The ConstruKction Of Light” au printemps, le guitariste emblématique de King Crimson a démontré, plus de trente années après la publication d’un premier album titanesque qui déposa, en cinq plages apocalyptiques pour l’époque, les bases du rock progressif, qu’il avait décidément plus de six cordes à sa Les Paul. Le poil plus poivre que sel, le chandail branché et les lunettes cerclées, M. Robert teste les coussins du Costes avant de décider de ne pas se plier au jeu du Discorama : “A l’age que j’ai, on me demande souvent de faire le résumé de ma carrière et je me suis prêté de bonne grâce à ce petit jeu lorsque nous avons commémoré le 30e anniversaire de King Crimson, mais je crains de n’avoir plus grand-chose à dire. Je serai bon pour parler de ça dans dix ans. Comprenez-moi bien : je ne renie pas mon passé mais s’il était ma raison d’être, je n’irai plus jamais de l’avant.” Well, d’entrée on craint que les carottes n’attachent. Il est là, presque goguenard, plus Fripp que jamais. Passé la prime déconvenue, on se souvient que cet Anglais-là n’a pas arpenté les scènes avec un baril de lessive sur la tête comme Genesis ou prétendu venir du soleil comme Yes. Robert a eu une vision, qu’il a toujours, d’un groupe déjanté aux yeux plus grand que le cerveau, capable de faire passer le psychédélisme pour une science, pas parfaite, mais une science tout de même. Pour cela, sa formation à géométrie extrêmement versatile a tout subi : malversations d’anciens managers, traversée de désert sans fin, mépris de la presse et des mal-comprenants, et ses propres velléités artistiques qui l’emmènent régulièrement, en solo ou avec d’autres, explorer des territoires toujours plus escarpés. Aujourd’hui réconcilié avec son public grâce à Internet qui lui permet d’écouler en ligne et paisiblement ses productions les plus pointues, Robert est serein. Il veut seulement que le Discorama prévu se transforme en questions touffues mais nettes comme son jeu de guitare.

Cracher par terre

Robert Fripp (instigateur) : Discorama, qui l’a fait avant moi ?

R&F : Euh, beaucoup de monde : Alice Cooper, Jeff Beck, Steely Dan, Carlos Santana …

Robert Fripp : Des gens matures (rires). En fait, évoquer le catalogue King Crimson est une douleur parce que, depuis les années 80 et ma rupture avec ms anciens managers (l’équipe du label EG, également responsable du fonds de catalogue Roxy Music-NdA), je n’ai plus aucun contrôle sur ces disques, raison pour laquelle j’ai aujourd’hui créé ma propre structure, Discipline Global Mobile, et publié des choses comme “The Great Deceiver”, un coffret d’enregistrements live de King Crimson qui donne la possibilité aux oreilles innocentes de mieux l’appréhender.

R&F : L’intérêt pour votre musique ne s’est jamais démentie.

Robert Fripp : C’est vous qui le dîtes : en France peut-être mais, en Angleterre, de 1975 à 1992, il était impossible de mentionner le nom de King Crimson. Les groupes supposés progressifs ne suscitaient plus que de l’hostilité de la part de la presse. On nous taxait de prétention, d’être des musiciens pompeux, toutes ces choses que les punk, sûrement à juste titre d’ailleurs, nous ont reprochées.

R&F : Le coup a été dur.

Robert Fripp : Ce qui m’a surtout déplu, c’est qu’il était porté par des gens de la même génération que nous pour la plupart, mais qui présentaient leurs arguments différemment. On se retrouvait sur le catalogue d’un label avec des musiciens qui de toute évidence n’avaient pas les mêmes conceptions, donnant l’illusion d’une erreur de calendrier (rires). Depuis, 1992 et un fameux articles dans Wire où était mentionné le fait qu’après tout, King Crimson n’était peut-être pas un groupe de galeux, les cjoses ont évolué favorablement. Les gens ne crachent plus par terre après avoir dit notre nom. Après une quinzaine d’années d’hostilité, “The Great Deceiver” était disponible et nous pouvions de nouveau être jugés sur notre musique.

R&F : Vous n’êtes pas amer mais vous semblez peu indulgent avec vous-même. Ici, même votre carrière solo suscite beaucoup d’intérêt.

Robert Fripp : Pas en Angleterre, je vous l’assure, j’ai les coupures de presse (rires).

R&F : Mais la presse n’achète pas de disques.

Robert Fripp : Certainement pas, mais si vous aviez 18 ans, que vous souhaitiez découvrir le be-bop et que les journaux traînent ce genre de musique dans la boue à longueur d’articles, vous estimeriez sans doute qu’il n’en vaut pas la peine.

L'angle du médiator

R&F : A l’époque de “In The Court Of The Crimson” votre premier album en 1969, comme Keith Reid dans Procol Harum, un des membres de King Crimson n’était que parolier.

Robert Fripp : Peter Sinfield était d’abord notre roadie puis il en a eu assez de porter le Mellotron. Il est alors devenu membre à part entière mais semble aujourd’hui très amer lorsqu’il évoque cette période.

R&F : Une reformation du groupe original semble hors de question.

Robert Fripp : Oui, et c’est dommage. Si je croyais cela possible, compte tenu des pressions récentes, j’aurais passé les coups de fil moi-même.

R&F : Il a été question d’une reformation sans vous.

Robert Fripp : Absolument, que j’ai approuvé en suggérant Steve Hackett pour me remplacer mais l’idée ne leur plaisait pas. Les membres originaux estiment que la seule formation de King Krimson valable est la leur. Je ne partage pas ce point de vue mais je le comprends. Personnellement, je considère King Crimson comme un esprit qui va de corps en corps.

R&F : On raconte que Bryan Ferry a auditionné pour la place de chanteur en 1970.

Robert Fripp : C’est exact et, depuis, j’ai souvent menacé Bryan de publier sa version de “Crimson King” mais c’est malheureusement une des seules que nous n’ayons pas enregistrées. Il n’était pas l’homme de la situation et j’ai suggéré qu’il rencontre des gens de EG, ce qu’il a fait et le reste, comme on dit, appartient à l’histoire.

R&F : Boz Burell est l’un des bassistes anglais les plus talentueux et réputés. Lui avez-vous effectivement appris à jouer de la basse en 1971 pour l’enregistrement de “Islands”, après le départ de Rick Kemp parti former Steeley Span ?

Robert Fripp : Absolument, mais je n’ai fait que mettre en évidence son sens inné de la musique. C’est un musicien extrêmement généreux et passionné et j’ai toujours pensé que King Crimson ne lui convenait pas. J’ai malgré tout de bons souvenirs de cette époque, et d’ailleurs, je suis à nouveau en contact avec Ian Wallace, le batteur d’alors, qui vit aujourd’hui à Nashville.

R&F : Le saxophoniste Mel Collins est tout bonnement prodigieux sur “Island”.

Robert Fripp : C’est l’un des musiciens les plus extraordinaires que je connaisse. Phénoménal. Mais une fois encore, je ne suis pas sûr que King Crimson lui ait été très favorable. Pourtant, tous les soirs sur scène, il nous sidérait.

R&F : Tandis qu’on pouvait en entendre sur ces premiers albums, vous ne jouez pratiquement plus de guitare sèche, même dans The Robert Fripp String Quintet, ce projet parallèle pour lequel vous étiez accompagné de trois guitaristes acoustiques.

Robert Fripp : Il est vrai que si je pensais acoustique aujourd’hui, j’aurais plutôt tendance à recourir aux services d’un orchestre à cordes. Pourtant j’ai commencé à la sèche mais, lorsque j’ai découvert la guitare électrique, je me suis aperçu que la saveur des notes pouvait être altérée par l’angle du médiator : c’est ainsi que j’ai développé ma propre technique. Le son de la guitare dépend de la façon dont on se tient. Pour être un bon guitariste rock, il est très important d’avoir commencé à la guitare classique.

R&F : En 1971, vous débutez une association particulièrement fructueuse avec Brian Eno. Etiez-vous à la recherche d’un nouvel espace créatif ?

Robert Fripp : Oui, mais ce n’était pas fondamentalement différent. J’ai rencontré Brian dans les bureaux de EG alors qu’il n’était encore que le sonorisateur de Roxy Music. Peter Sinfield était notre parolier mais restait dans le public et EG savait que tôt ou tard, cela serait source d’ennuis. C’est la raison pour laquelle ils ont décidé de mettre Eno sur scène puisque son influence grandissait. Eno m’a proposé de venir chez lui et j’ai pris ma guitare et mes pédales avec moi. Il m’a dit : “puisque tu as ton matériel, enregistrons un disque. Branche-toi dans ce Revox.” Il ne m’a pas expliqué comment cela fonctionnait mais en me rendant compte que ma guitare sonnait comme un quartet à cordes, j’ai compris que c’était le début d’une grande aventure. Les gens d’EG ont tenté d’empêcher la publication de ce disque, jugé trop arty alors qu’Eno avait, selon eux, un réel potentiel commercial. Ils en ont bloqué la sortie pendant deux ans et l’album n’était disponible qu’en import aux USA.

Sculptures lumineuses

R&F : Aujourd’hui, beaucoup de musiciens électroniques comme The Orb ou The Grid se réclament de cette musique.

Robert Fripp : Durant l’enregistrement de “Heroes” en 1977, David Bowie m’a cité ‘No Pussy Footing” comme l’un des albums qui l’ont le plus inspiré. Un peu comme le Velvet Underground, j’ai le sentiment que nous avons plus influencé les musiciens que le public.

R&F : Cette versatilité affichée dès 1973 avec “Larks’ Tongues In Aspic”, l’album qui marque votre rencontre avec la section rythmique John Wetton / Bill Bruford, à l’instar de vos Frippertronics, particulièrement en évidence dans “Joe The Lion” de David Bowie, sont un peu votre marque de fabrique. Vous n’avez jamais réellement sonné deux fois pareil et pourtant votre style est inimitable.

Robert Fripp : J’essaie toujours de me fondre dans un ensemble plutôt que de m’imposer avec arrogance. Je joue ce que la musique exige. Bowie m’incite à donner le meilleur de soi-même, tout comme Eno.

R&F : Après “Starless et Bible Black”, qui marque un peu pour Kink Crimson la fin de l’ère des dinosaures, et “Red” en trio, vous dissolvez le groupe. Etiez-vous lassé des effets spéciaux ?

Robert Fripp : Si la musique est visuelle en elle-même, pourquoi faudrait-il tout éclairer et faire clignoter. Les light-shows ne m’intéressent pas, très peu servent réellement la musique. David Sylvain est l’un des seuls capables de créer des sculptures lumineuses. A vrai dire, la situation commençait à m’effrayer, je ne savais plus où j’en étais. J’avais besoin de me ressourcer d’une façon où d’une autre. Je suis parti vivre aux USA, j’ai travaillé avec des artistes comme Peter Gabriel, The Roches.

Coup de pied dans l'ampli

R&F : Suivant les conseils de EG, vous reformez finalement King Crimson en 1982.

Robert Fripp : Pourtant je n’étais pas prêt pour cela. Je me consacrais à “The League Of Gentlemen”, un autre projet qui ne devait exister que sur scène. Mais j’ai senti le besoin de retourner à des choses plus sérieuses. Et j’ai souhaité que Adrien Belew, Tony Levin et Bill Bruford soient de la partie. J’ignorais encore si je voulais que ce soit King Crimson. On avait décidé de s’appeler Discipline et je me souviens qu’alors que je me rendais chez Bill où nous répétions, j’ai senti une présence que j’ai reconnue comme étant celle de King Crimson. J’en ai déduit que si les musiciens voulaient ce nom, ils avaient sûrement raison. Lorsque je l’ai suggéré à Tony Levin, il a répondu : “Je n’ai jamais aimé la discipline de toute façon”

R&F : Diriez-vous qu’à l’époque de cette reformation qui dura jusqu’à “Three of A Perfect Pair” en 1984, le groupe était plus démocratique ?

Robert Fripp : Pas exactement. La majorité ne l’emporte jamais. Si quelqu’un ne veut pas d’une chose, on l’oublie aussitôt. Je prends les décisions seul, uniquement quand elle peuvent faire accélérer les choses. On compte souvent sur moi prendre des initiatives, mais je suis tolérant. Pas exemple, Adrian Belew m’a demandé de retirer une version de “I Had A Dream” du nouvel album pour la mettre en téléchargement sur son site web, et j’ai accepté. Mais honnêtement, je joue dans des groupes depuis 39 ans et, de même que je refuse d’être considéré comme le leader du groupe, je sais que King Crimson n’est pas une démocratie. On essaie d’être coopératifs mais nous sommes plus proche de l’anarchie. Lorsque nous avons joué “Red” sous le nom de Discipline, je me rappelle avoir commis une erreur, sauf que le public ne s’est pas tourné vers moi : c’est bien connu, Robert Fripp ne peut pas se tromper et tous les regards se sont portés sur Adrian Belew qui n’a pas eu le réflexe de donner un coup de pied dans son ampli pour faire croire que le problème venait de là. J’en étais malade pour lui (rires).

R&F : Après un autre break de sept ans, vous remettez finalement King Crimson à flot au milieu des années 90. Pour qualifier “Vroom” et “Thrak”, les disques de cette époque joués à six musiciens, l’expression terrorisme instrumental a été employée. Vous retrouvez-vous dans cette dénomination ?

Robert Fripp : Tout ce que l’on fait engendre des répercussions : mon idée derrière le concepte de double trio (le bassiste Trey Gunn et le batteur Pat Mastelotto rejoignent la formation des années 80 – NdA) était de fomenter une sorte de chaos musical, qu’au bout du compte et avec un peu de chance, nous arriverions à contrôler. C’était méchant, rageur, ça crochait, c’était quelque chose d’inévitable.

Outil de travail

R&F : Quelques mots à propos de “The ConstruKction Of Light”, le nouvel album, et “The ProjeKctX”, son alter ego uniquement disponible sur le Net

Robert Fripp : L’idée de “ProjeKctX” est de réinventer la tradition de King Crimson, d’approcher le mythe sous forme d’improvisation fractale. Il s’agit de jams et de prises que nous n’avons pas conservées pour “The ConstruKction”, certainement notre disque le plus rock depuis longtemps. La présence de Pat Mastelotto, seul batteur du disque (sans compter Manu), va dans ce sens. Ce King Crimson est très hard rock et, si je me permet de faire allusion au passé du groupe, ce n’est que par rapport à l’époque à laquelle je vis.

R&F : Des rumeurs ont circulé concernant l’annulation de votre tournée actuelle.

Robert Fripp : Absolument, car j’ai trouvé la plupart des salles non appropriées et le prix des billets bien trop élevé. Je m’investi sur ce plan beaucoup plus que la majorité des musiciens que je connais. En 1996, nous nous sommes produits dans des endroits terribles à Varsovie, à Prague. Le public nous voyait mal et nous entendait peu. J’ai fait une dépression d’ailleurs, car je me demandais ce que je faisais là.

R&F : Beaucoup de rock stars n’ont jamais été concernées par tout ça, elles se moquaient bien du prix des disques mais, aujourd’hui, le Web les fait trembler.

Robert Fripp : Eh oui, maintenant que les gens savent qu’ils ne pourront pas changer le monde, ils devraient être ravis de travailler et penser à protéger leur outil de travail (rires).

R&F : Robert, une dernière question pour nos lecteurs les plus sauvages : êtes-vous un intellectuel ?

Robert Fripp (vif comme l’éclair) : Certainement pas. Je suis un instinctif-intuitif. Ce qui ne signifie pas que je sois complètement idiot. Mais je sais ce qu’est un intellectuel, j’en ai rencontré plusieurs : ils ont une perception des choses bien différentes de la mienne. Certaines personnes pensent avec leurs sentiments, d’autres avec leur corps ou leurs expériences. L’intellectuel fait constamment référence à ces préceptes, ce qui ralenti considérablement son jugement. Et je ne suis pas exactement réputé pour ma lenteur (rires).

RECUEILLI PAR JEROME SOLIGNY



Auteur de la page : Alistair (scans), Mnzaou (transcription).

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