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In the Court of the Crimson King

Scan et transcription de la chronique de l’album In the Court of the Crimson King par Philippe Paringaux parue dans Rock & Folk en janvier 1970.

Scan

Scan de l'article In the Court of the Crimson King

Transcription

Vu par King Crimson, l’homme du vingt et unième siècle n’est guère rassurant, Pierrot lunaire au visage monstrueusement idiot, errant dans un monde de barbelés, de napalm et d’enfants qui saignent. Il ressemble, en somme, comme un frère à son père, l’homme du vingtième siècle. King Crimson est sans aucun doute, avec Jethro Tull, le groupe britannique le plus intéressant entendu depuis longtemps. Compliments, au passage, à la marque Island qui est train de rafler tout ce que l’underground anglais compte de talents neufs. Pour en revenir à King Crimson, nul, pas même ceux qui n’aiment pas sa musique (et gageons qu’ils seront nombreux car elle est d’abord plutôt difficile), ne pourra nier que les cinq membres qui le composent sont des musiciens de très grande valeur, tant individuellement que collectivement. Ni que la musique du groupe est profondément originale, tour à tour baroque et moyenâgeuse, fortement soulignée (21stcentury) ou ) peine esquissée (Moonchild), toujours extrêmement mélodieuse et pourtant inquiétante comme ces angoisses que l’on sent vivre en soi et dont on ne connaît pas l’origine. L’angoisse de King Crimson, car ce disque est tout sauf heureux, un hallucinant mélange de rêves orientés vers un passé lointain et mal connu et un futur également ignoré. Le passé en question, c’est, semble-t-il, un Moyen Age, irréel parce que rêvé, avec tout ce que ce temps suppose de mysticisme, de sorcellerie, de cruauté. On peut VOIR, en écoutant certains morceaux, les silhouettes incertaines de lépreux errant dans le brouillard au pied de murs effrayants, agitant des clochettes au bout de leurs doigts décharnés, révélant dans un éclair leurs visages de mort, les sabbats fantastiques de créatures à peine humaines, l’horreur des instruments de torture dans la lueur des torches. Cette même atmosphère que l’on retrouve dans le “Black pleague” d’Eric Burdon, dans des films comme “Le septième sceau”, “La sorcellerie à travers les âges”, les œuvres de Corman d’après Edgar Poe (“Le masque de la mort rouge”, notamment), ou “Le grand inquisiteur”. Et curieusement, quand King Crimson se tourne vers le futur et s’interroge sur ce que sera ce futur, il fait naître pour ses prophéties les mêmes climats dont il se sert pour rêver le passé, comme si dans l’esprit des musiciens l’humanité future était vouée à un retour aux ténèbres. Les mêmes mots aussi, d’une étrange poésie de cauchemar. Car, c’est cela qu’est ce disque: un long cauchemar, une chute verticale dans un puits sans fin aux parois hérissées de fer et de glace. même les moments les plus paisibles comme “Moonchild” et la partie de “ Court of Crimson King” intitulée “Dance of the puppets” laissent planer cette impression de malaise absolument impalpable. Résultat d’autant plus remarquable que les musiciens n’utilisent pour créer ces climats oniriques aucun gimmick aucun procédé, aucune ficelle (comme, par exemple, la sonnerie du glas dans “The black pleague”). Juste leur intelligence musicale qui est grande, leur maîtrise instrumentale qui est tout aussi grande et un goût très sur. La musique de King Crimson est extrêmement élaborée, ce qui n’apparît pas à la première audition, riche de trouvailles harmoniques (la série de breaks très difficiles de “21st century”) et mélodiques, pleine de variations si subtilement enchaînées qu’on ne doit pas en dire qu’elles sont logiques mais bien plutôt qu’elles sont naturelles. C’est du grand art, indéniablement, et King Crimson est d’ores et déjà à mettre parmi les rois. Mais attention: “In the court of the King Crimson” n’est pas de ces disques dont on peut juger par une écoute à la sauvette s’ils sont bons ou mauvais. Il faut l’écouter attentivement, le tourner et le retourner longtemps pour en bien saisir l’esprit et toutes les couleurs. Couleurs angoissantes, certes, mais cette angoisse là peut aussi s’appeler lucidité et vaut toutes les joies factices que propose la majeure part d’un “art contemporain” qui n’est rien d’autre qu’une gigantesque entreprise d’abrutissement des masses.

PHILIPPE PARINGAUX



Auteur de la page : Alistair (scan), Sydalie (transcription).

king-crimson/in-the-court-of-the-crimson-king.txt · Dernière modification: 27/06/2011 à 12:36 (modification externe)