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Lizard

Scan et transcription de la chronique de Lizard par Jacques Chabiron, parue dans Rock & Folk en mai 1971.

Scan

Scan de la chronique de Lizard

Transcription

C’est étrange, de penser soudain que King Crimson pourrait bien ne pas devoir son succès à sa “vraie” musique. Le groupe a en effet une cote d’amour assez étonnante, particulièrement aux États-Unis où il n’aura fallu qu’une tournée (à la suite de laquelle le groupe éclata) pour assurer le succès des trois premiers LPs. Un nouveau King Crimson a donc enregistré ce “Lizard”, mais il s’agit toujours de la même musique, belle, paisible - du moins en apparence - , et cette beauté force l’attention. Mais lorsqu’on l’écoute attentivement, lorsque l’on tente de comprendre les paroles, on s’étonne de voir qu’un tel ésotérisme puisse toucher des milliers de personnes ! Le succès de Crimson serait-il dû à une “erreur”, à l’apparence pure et simple ? L’esthétique de cette musique ne cacherait-il pas quelque chose de plus mystérieux, voire tragique ? Ce bel arbre pourrait bien dissimuler une sombre forêt. Un forêt hantée.

Pourtant, le “21st Century Schizoïd Man” du premier album ne laissait aucune place à l’équivoque. Il nous présentait des compositeurs dont les rêves sont toujours peuplés de fantômes, dont les pensées demeurent sombres, fantastiques. Peu de sentimentalisme dans ces poèmes; Peter Sinfield, leur auteur, essaie de remonter vers la source de ses idées. Il recherche son ego. Quasiment une démarche psychanalytique, débouchant ici sur l’irrationnel, ce que l’on ne peut expliquer, ce que quoi l’entendement reste confondu. On tente une description, au moyen d’images ou d’histoires. Traduites par des mots, ces illuminations fulgurantes ne peuvent s’intégrer dans un système cohérent - le nôtre, le monde d’aujourd’hui.

Elles se replacent tout naturellement dans ses contextes rêvés, passés (métempsycose) ou futurs (divination). Crimson est donc tantôt tourné vers le Moyen Age, tantôt vers l’avenir, également inconnus mais causes profondes de questions inconscientes que l’on se pose sans cesse, sans qu’il nous soit possible de les oublier. “D’où viens-je ” ? et que serai-je ?“, inexorable départ vers sa propre identité.

Des gens tels que les musiciens de Pink Floyd ont sans aucun doute, été dirigés par une démarche similaire, mais Crimson est plus précisément tourné vers le passé. Il y a dans cette admirable musique de nombreuses traces d’une terreur mystique moyen-âgeuse et morbide qui réapparaissent cycliquement, découlant parfois d’une période “avant - gardiste” dans lesquelles Keith Tippett joue un rôle prépondérant. Ses anti-mélodies se métamorphosent en une romance désuète (“Prince Ruper awakes”). Ou bien le mellotron de Tripp submerge, de ses invincibles vagues lentes, la paisible promenade d’un saxe, d’une flûte (Mel Collins), ou l’impeccable ensemble d’une section de cuivres tour à tour pesante et libérée.

Une atmosphère sourde et oppressante envahit alors la pièce. Elle vous écrase. Vous impose les objets. Elle les fait exister A NOUVEAU, comme des RESSUSCITES PÉTRIFIÉS. Retenir son souffle, pour ne pas déclencher la sarabande des choses. Le poing dans la bouche, pour ne pas hurler de peur, lorsque les spectres grimaçants rôdent autour de vous. A nouveau, pour quelques minutes, les couleurs sont belles et pures; le Lézard-Lizard se dore au soleil, imperturbable; les paons resplendissent. Rupert a des larmes de verre au coin des yeux…Situations, images paradisiaques. Tout y est ordonné, majestueux et raffiné…Poèmes, musiques splendides. Tout y est clair, beau et poli. Mais plus loin, plus haut, plus profond, des ombres d’opaline laiteuse que que l’on sent et devine, des cruautés sanglantes, la puissance des forces de l’Au-Delà.



Auteurs de la page : Alistair (scan), Sydalie (transcription).

king-crimson/lizard.txt · Dernière modification: 27/06/2011 à 13:36 (modification externe)