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Barbet Schroeder : More

Transcription d’une interview de Barbet Schroeder à propos de son film More, parue en septembre 1969, dans le numéro 32 de Rock & Folk. Propos recueillis par Philippe Paringaux.

Il va bientôt sortir à Paris un film très beau et qu’il faut aller voir. Le film s’appelle More, et son réalisateur Barbet Schroeder. C’est l’histoire d’un jeune Allemand, Stefan, qui quitte son pays et part à l’aventure, à la recherche du soleil. À Paris, il fera quelques rencontres troublantes, et particulièrement celle d’une jeune fille qui l’initiera aux plaisirs de la « fumette ». Tous deux se retrouveront à Ibiza, au soleil enfin, et c’est dans ce cadre splendide que Stefan commencera sa lente auto-destruction. Destruction par l’amour impossible, destruction par l’héroïne dont, très rapidement, il ne peut plus se passer. Et la quête du soleil se terminera pour lui dans une petite ruelle d’un Ibiza hivernal et désert où traînent quelques hippies frigorifiés.

Le film de Barbet Schroeder est beau, et sa beauté lui suffit. Inutile d’y chercher un message, un appel, un conseil, une réprimande. Il n’y en a pas. More n’est qu’une histoire d’amour, et certainement pas un film sur la jeunesse ou la drogue. L’histoire d’un couple impossible, de deux êtres vaguement sadiques et tout à fait masochistes pour lesquels la drogue n’est qu’un instrument de destruction, comme pourrait l’être l’alcool pour les autres. Stefan le dit d’ailleurs : « Où est le plaisir sans tragédie ? » La réponse, il la trouvera sur le visage angélique d’Estelle, où sa fin est écrite, et dans les piqûres dans ses veines, instruments de cette fin.

Tout est beau dans More, mais Barbet Schroeder n’a pas fait de l’art pour l’art. Il y a une histoire a raconter, une histoire finalement sordide et que seule la splendeur des photos et des paysages rend supportable. Contraste étonnant entre les maisons blanches, la mer sous le soleil, et un jeune homme de vingt ans qui s’enfonce lentement dans un enfer dont bien peu reviennent et jamais intacts.

Et, soulignant chaque étape de cette mort lente, une musique superbe, celle du Pink Floyd spécialement composée pour le film. Toujours en situation, discrète sans être pour autant une de ces musiques de fond qui accompagnent tant de films, la musique de Pink Floyd colle à l’image et à l’esprit du film. Barbet Schroeder est sans doute l’un des metteurs en scène qui ont le mieux su utiliser la pop-music au cinéma (généralement on ne s’en sert que quand le héros et sa petite amie vont boire un scotch dans une boite à la mode, d’une façon tout à fait folklorique). Pas de mystère, c’est parce qu’il aime ça tout simplement. Pour cela nous avons voulu le rencontrer. Et aussi pour lui demander deux ou trois choses à propos de son film.

ENTRETIEN AVEC BARBET SCHROEDER

Un appartement, rue Jean-Goujon. Barbet Schroeder, accroupi sur un lit, enveloppé dans un kimono noir. Jeune, grand, longs cheveux et barbe blonde, calme aussi, avec un rien de bonté dans l’œil. Une discothèque pop bien fournie, une photo de Mayall accrochée au mur (découpée dans R & F). « Rock & Folk, ça m’intéresse. Le public que touche la revue. C’est important pour moi qu’il sache ce que signifie mon film. »

Rock & Folk : « Justement, j’ai bien peur que votre film ne soit très mal interprété par les gens qui le verront. Les adultes surtout. J’ai peur qu’ils n’y voient que ce qu’ils veulent y voir, et qu’ils s’empressent d’assimiler vos héros à l’ensemble de la jeunesse. »

Barbet Schroeder : « Ce n’est ni un film sur la drogue, ni un film sur la jeunesse. Moi aussi, j’ai peur que ce film serve de prétexte à une quelconque répression. Le seul moyen que j’ai de m’expliquer, c’est de donner des interviews, beaucoup Une œuvre d’art doit être jugée par elle-même. Devrait… Non, mon film est l’histoire d’une passion dans laquelle l’un des partenaires est incapable d’aimer puisque sa passion n’est qu’une projection de lui-même. Quand deux personnes s’aiment, l’une aime toujours plus que l’autre. »

Rock & Folk : « Pourquoi la drogue ? »

Barbet Schroeder : « La drogue n’intervient que comme élément de destruction. J’ai essayé de raconter de la façon la plus vraie possible une histoire de drogue. Je ne suis pas contre la drogue, je ne ferais jamais un film contre quelque chose, mais il est inconcevable de faire un film pour l’héroïne. Un film objectif ne peut être que contre cela, ou alors c’est une apologie du suicide. L’héroïne est un voyage de mort. »

Rock & Folk : « Est-ce un film autobiographique ? »

Barbet Schroeder : « Pas tout à fait, non, mais un auteur se retrouve toujours plus ou moins dans les personnages. J’ai eu l’idée de ce film il y a quatre ou cinq ans, lorsqu’une histoire analogue est arrivée. J’ai été terrifié et fasciné à la fois par l’histoire de ce garçon détruit par une fille. La drogue est simplement le moyen, un moyen qui représente très bien une idée vampirique moderne. Mais, oui, je suis un peu dans le personnage de Stefan. Là-dessus, j’ai construit mon film. C’est un pari, en quelque sorte: montrer deux personnages pris dans quelque chose de subjectif, la drogue, sans jamais m’éloigner de la réalité la plus terre-à-terre. Ainsi, pour le voyage au LSD, je ne montre que des choses existantes, réelles, palpables, déformées par l’effet de la drogue. Quand on prend du LSD, on voit les choses transfigurées, on ne voit pas des fantômes. »

Rock & Folk : « Vos héros ? »

Barbet Schroeder : « Stefan est un Allemand, prédisposé à la folie de l’inconscient et qui, en même temps, met tout en équations. J’ai retrouvé dans Carl Jung un passage sur l’âme, qui explique bien la démarche psychologique de Stefan : “En général, pour les hommes, l’inconscient représente l’âme sous figure de femme… Chaque fois qu’il y a entre les sexes un rapport absolu, d’effet pour ainsi dire magique, nous sommes en présence d’une projection de l’image de l’âme… Il faut donc penser que l’âme est souvent inconsciente, autrement dit que beaucoup d’êtres n’ont point conscience de l’attitude qu’ils prennent en face des processus psychiques internes.” Voilà, mon héros a trouvé une femme qui incarnait son âme et son inconscient, qui était la cristallisation d’un phénomène intérieur. Il a commencé de mourir la première fois qu’il a fait l’amour avec elle. Elle c’est la femme mystérieuse type. Je la regarde d’un point de vue masculin, je n’en sais pas plus que Stefan sur elle. »

Barbet Schroeder repose le livre. Un hippie anglais entre, chevelu, bronzé. Il vient de loin. Il s’accroupit près du pick-up.

Rock & Folk : « Votre film n’est pas non plus un film sur les hippies. Il y en a cependant, dans certaines séquences, à Ibiza. »

Barbet Schroeder : « Je voudrais d’abord souligner que j’ai essayé, tout au long du film, et d’une manière quasi-didactique, d’expliquer les différences entre les drogues, toutes les nuances. Je sais que nombre de gens confondent marijuana et héroïne, j’ai fait mon possible pour montrer que ce n’est pas du tout, vraiment pas la même chose. J’ai même rajouté quelques passages pour être sûr qu’il n’y aura pas de confusion possible, même pour les gens moins avertis.
Les hippies ? Il y en a, à Ibiza, des vrais et des faux. J’ai situé mon film là-bas parce que tout y est beau. Ce même film, en noir et blanc et dans des endroits sordides eût été insoutenable. Là, dans la beauté des paysages, il perd de son caractère inquiétant. Je suis intéressé par la philosophie des hippies, mais j’ai trop le goût du tragique, de l’inquiétant et de la réalité pour l’adopter complètement. De toute façon, je ne veux m’intégrer à aucun mouvement. Beaucoup de hippies vivent dans un rêve où tout est beau. En fait, ce qui m’intéresse, c’est la démarche qu’ils font pour arriver à cette harmonie. Je suis d’accord quand les hippies détruisent tout un tas de préjugés pour arriver à l’essentiel de l’homme, mais je ne pourrai pas vivre dans leur monde de rêves. »

Rock & Folk : « La musique maintenant. »

Barbet Schroeder : « Les Pink Floyd m’ont fait une musique absolument idéale. Je leur ai montré le film et leur ai demandé une musique qui soit en situation, sans leur donner aucune directive. Ils ont trouvé un élément magique étonnant, et surtout le sens de l’espace. C’est vraiment une musique, bien plus que de simples chansons. À tel point que souvent j’ai dû en baisser le volume car la qualité de la musique détruisait littéralement certaines scènes. Souvent, la musique sert à faire avaler certaines faiblesses, ce n’est pas le cas dans More. Pour l’enregistrement, les Pink Floyd composaient leur musique l’après-midi, en revoyant le film, puis enregistraient le soir, cinq jours de suite entre minuit et neuf heures du matin, sur un magnétophone à seize pistes. Le type du studio m’a dit qu’il n’avait jamais vu des musiciens aussi consciencieux ! »

Rock & Folk : « Je pense à la mort de Stefan, et à celle de Brian Jones… »

Barbet Schroeder : « Ce n’est pas la même chose, je crois. Brian Jones avait tout brûlé et se retrouvait en face de l’inquiétude. Il était en plein dans le mouvement, à l’avant-garde, c’est une victime des premières lignes, en quelque sorte. Aura-t-il des suiveurs ? J’avoue que cela m’inquiète. Stefan, lui, n’est ni un hippie ni un personnage du monde pop. Le seul rapprochement que l’on puisse faire entre les deux morts, c’est leur ambiguïté. Stefan a tout perdu, et sa mort est ce que l’on appelle un accident suicidaire. Pour Brian Jones je ne sais pas. Peut-être est-ce la même chose ? »



Auteur de la page : manu (transcription, mise en page).

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