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The Final Cut : plaidoyer pour un requiem

1982. Après le succès mondial de The Wall et la sortie de son adaptation cinématographique, Pink Floyd, maintenant réduit à trois, n’a d’autre projet que la préparation d’une bande originale pour le film. Cet album, devant s’appeler Spare Bricks (« Briques en rab »), ne doit contenir que les chansons qui ont été ré-enregistrées pour le film : les deux In the Flesh interprétées par Bob Geldof, Mother et son entêtante (insupportable ?) boîte à musique, les puissants chœurs masculins de Bring the Boys Back Home, ainsi que When the Tigers Broke Free et What Shall We Do Now?, absentes de l’album original. Enfin, doivent s’y adjoindre quelques chansons totalement inédites (en fait composées pour The Wall mais non retenues) censées développer encore le récit, notamment en ce qui concerne le professeur tyrannique de Pinky. Mais l’actualité internationale va changer le destin de ce qui n’aurait pu être qu’un troisième disque de The Wall.

Couverture du Sun

En effet, l’année 1982 est marquée outre-Manche par la guerre des Malouines, envahies par la dictature argentine début avril. Elle coûta la vie à 255 Britanniques et 649 Argentins, mais l’action du gouvernement conservateur de Margaret Thatcher, la Dame de Fer, fut presque unanimement saluée, redonnant au Royaume-Uni un prestige qu’il avait en grande partie perdu depuis la disparition de son empire colonial. Un fort climat belliciste et nationaliste règne alors en Grande-Bretagne (le tabloïd The Sun n’hésitera pas à titre « GOTCHA! », en gros « On vous a eu ! », à l’annonce du torpillage du croiseur Belgrano, qui fit 321 victimes). Pour Roger Waters (et pour beaucoup d’autres artistes), c’est tout bonnement insupportable, et il décide de faire de The Final Cut un album à part entière, avec de nouvelles compositions revenant sur cette actualité sanglante. David Gilmour et Nick Mason sont dubitatifs : le premier estime que les chansons non retenues pour The Wall avaient de bonnes raisons de l’être et n’ont donc pas de raisons d’être sauvées, et que les nouvelles chansons de Waters sont trop politisées et perdent l’équilibre entre musique et texte. Il n’a néanmoins rien de mieux à proposer (ou du moins n’eut pas le temps de trouver mieux, selon ses dires) et prend donc le chemin des studios pour enregistrer ce nouvel album.

L’enregistrement, dominé par Waters, fut on ne peut plus houleux, tous les protagonistes s’accordent à le dire, même si les détails diffèrent : Nick Mason assure que Gilmour et Waters en sont venus une fois aux mains, pour n’être séparés qu’à grand-peine par James Guthrie ; le guitariste assure quant à lui que Waters ne cessait de traiter Mason comme un moins-que-rien, ce qui poussa le batteur à assister de plus en plus irrégulièrement aux sessions. Le remplacement de Mason par le batteur Andy Newmark sur la dernière chanson de l’album, Two Suns in the Sunset, présageait-il d’un renvoi prochain du batteur par le tout-puissant Waters, à l’image de ce qui s’était passé avec Rick Wright trois ans auparavant ? Le fait que Waters se charge lui-même de chanter sur toutes les chansons, ne laissant à Gilmour qu’une partie des paroles de Not Now John à chanter, participait-il du même mouvement ? Cette idée paraît trop loufoque pour être crédible, mais il est possible qu’elle soit vraiment venue à Gilmour et à Mason.

Pochette de The Final Cut

The Final Cut sort finalement le 21 mars 1983. À l’arrière de sa pochette, on peut lire qu’il s’agit d’« un album de Roger Waters, interprété par Pink Floyd », et il est dédicacé au père de Roger, Eric Fletcher Waters, tué durant la Seconde Guerre mondiale : la domination du bassiste sur le groupe est incontestable. La pochette de l’album, d’une austérité complète, est la première depuis longtemps à n’être pas issue du studio Hipgnosis de Storm Thorgerson. Elle représente simplement, sur fond noir, des rubans de médailles décernées durant la Seconde Guerre mondiale et un coquelicot en papier, décoration vendue au profit des familles de soldats lors du Jour du Souvenir, le 11 novembre.

La réaction critique est diverse, et mitigée dans l’ensemble, mais l’album reçoit tout de même la note maximale dans le magazine Rolling Stone (en), où il est qualifié de « sommet de l’art-rock » et comparé à Bob Dylan (rien que ça !). D’autres critiques déplorent la relative pauvreté musicale de l’album, et le trépas effectif de l’entité Pink Floyd. Le public, quant à lui, boude quelque peu cet album : s’il se hisse à la première place des charts britanniques, il n’atteint que la sixième place outre-Atlantique, et il s’agit surtout de l’album le moins vendu par le groupe depuis Meddle, douze ans plus tôt. Gilmour utilisa ce fait pour affirmer que l’album était bel et bien de piètre qualité, argument évidemment très discutable… Alors, qu’en est-il ? Pièce maîtresse injustement méconnue, voire boudée, auto-psychanalyse complaisante et dénuée d’intérêt musical, meurtre d’un groupe par un bassiste égocentrique ? Ou tout ça à la fois ?

L’album s’ouvre au son d’une voiture en marche, puis d’une radio dont on change à plusieurs reprises la fréquence, mais qui ne cesse de diffuser de bien sinistres actualités. On comprend d’ores et déjà que les effets sonores seront nombreux dans cet album, Waters oblige, avec, comme toujours, un résultat à double tranchant : l’ambiance s’en trouve facilement posée, mais au détriment de la musique elle-même. La voix de Roger Waters commence alors à chanter The Post War Dream, le « rêve d’après-guerre », un rêve brisé. La douleur du bassiste, contenue durant la majeure partie de la chanson, explose, soutenue par l’instrumentation, dans le dernier segment, où il demande plaintivement « Maggie, qu’avons-nous fait ? »

Your Possible Pasts suit un schéma assez similaire : couplets calmes, refrain plaintif et explosif (ce refrain est par ailleurs dit par Bob Geldof dans le film The Wall, lors de la scène des toilettes). Elle évoque l’ombre de la Seconde Guerre mondiale (les coquelicots, les bétaillères) et critique durement l’éducation religieuse, considérée comme répressive. La mélodie est simple mais touchante, et le beau solo de Gilmour ne gâte rien.

La chanson qui suit, One of the Few, est la première à s’intéresser au personnage du professeur : rien de moins normal, puisqu’il s’agit d’une des chutes de The Wall. Son minimalisme la rend très peu marquante : à peine quelques notes de guitare pour soutenir un Waters qui déclame plus qu’il ne chante son énième critique de l’éducation. Tout à fait oubliable, donc. S’ensuit The Hero’s Return, une chanson beaucoup plus agressive et froide que la moyenne de l’album, et qui y détonne donc quelque peu. Prévue elle aussi pour The Wall, elle évoque la douleur du professeur, prisonnier de ses souvenirs traumatisants de la guerre et expliquant en partie son comportement envers ses élèves. Eût-elle été incluse dans cet album, et dans le film, qu’elle eût aidé à rendre le personnage moins négatif. Elle ne compte cependant pas parmi les meilleures chansons de l’album.

Catégorie dans laquelle se range facilement en revanche The Gunner’s Dream, une complainte déchirante servie par de superbes piano et saxophone, avec un solo terrifiant. Toujours le même thème, la guerre et le destin peu enviable des simples troufions, mais aussi l’espoir d’un monde meilleur, un rêve dont il faut prendre soin. Superbe. Vient derrière Paranoid Eyes, bien plus dépouillée mais tout aussi belle. Les thèmes désormais connus de l’aliénation, du repli sur soi, des espoirs déçus, reviennent ici pour une petite chanson sans prétention, mais très émouvante.

Quelques secondes de silence, et puis, brutalement, le son d’un chasseur lancé à toute vitesse surgit, suivi d’une gigantesque explosion : grâce à l’holophonie, l’auditeur a l’impression que le son provient de tous les côtés. Une petite mélodie survient alors, jouée au violon : Get Your Filthy Hands Off My Desert est une dénonciation de l’absurdité de la guerre (son titre signifie en gros « enlève tes sales pattes de mon bout de désert ») et cite nommément plusieurs dirigeants de l’époque : Maggie évidemment, mais aussi Brejnev, leader de l’URSS, et Begin, Premier ministre israélien. Très courte et peu marquante musicalement, Get Your Filthy Hands… a connu une renaissance inattendue en 1999-2000, en étant reprise lors du In the Flesh Tour (et immortalisée sur le DVD de la tournée).

On retrouve tout le joli monde de la chanson précédente, et de nombreux autres, dans The Fletcher Memorial Home, où la voix de Waters se fait tour à tour plaintive (peut-être trop…) et acerbe, en suggérant que les leaders du monde devraient être enfermés dans une sorte d’asile, nommé Fletcher d’après le deuxième prénom de son père, afin de jouer à leurs petits jeux et… d’y être exterminés. Un deuxième sommet de l’album. La petite ballade qui suit, Southampton Dock, n’est soutenue que par une guitare sèche et quelques cris de mouettes, mais encore une fois, ses paroles, dédiées à la douleur de la perte des soldats tués au combat pour pas grand-chose, la rendent très émouvante.

La chanson-titre semble la plus autobiographique, et partant la plus poignante de toutes, mais Waters la gâche un peu en voulant en faire trop, tant au niveau des paroles, qui frisent l’auto-apitoiement, que de l’orchestration trop ambitieuse. Si l’on sait en faire abstraction, elle reste cependant très belle, mais… est suivie par ce qui est peut-être le plus mauvais morceau de l’album, Not Now John, une autre chanson proche du hard rock, dans la droite lignée du Run Like Hell de The Wall, et tout aussi désagréable à l’oreille par son ton froid, mécanique, déshumanisé, totalement vierge des sentiments qui pétrissent le reste de l’album. Heureusement, la dernière chanson, Two Suns in the Sunset, rattrape ce faux pas et permet de quitter l’album sur une « bonne » impression. « Bonne » entre guillemets, car elle ne décrit rien d’autre qu’une apocalypse nucléaire. Musicalement, ce sont toujours les mêmes ingrédients : piano, saxophone et guitare, qui disparaissent lentement dans le lointain après le dernier vers : « Nous étions tous égaux en fin de compte »… Une conclusion assez inattendue pour la carrière de Waters au sein du groupe.

En fin de compte, The Final Cut n’est sans doute pas le chef-d’œuvre que certains portent aux nues, pas plus qu’il n’est le mauvais album que d’autres vouent aux gémonies et qualifient de pire album de Pink Floyd. Mais il s’agit sans doute d’un des plus sincères et des plus poignants qui soient sortis sous son nom – et qu’importe que ce nom soit « Pink Floyd » et pas « Roger Waters » : l’émotion reste la même.



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Auteur de la page : Wulfnoth.

article/the-final-cut-plaidoyer-pour-un-requiem.txt · Dernière modification: 27/06/2011 à 12:34 (modification externe)