Outils pour utilisateurs

Outils du site


from-dawn-to-the-moon:sysyphus

Sysyphus

(Auteur : Richard Wright)

La contribution solo de Richard Wright au disque en studio d’Ummagumma (1969) est une courte symphonie rock-progressive dans laquelle le claviériste explore et expose des facettes très diverses de son art. C’est une légende de la mythologie grecque qui lui en fournit le prétexte.

Une tranche de mythologie

Sysyphus, Sisyphe en français, fils d’Éole, est aussi roi de Crète. Un jour, il voit Zeus, assez coutumier de ce genre de pratiques, enlever Égine, la fille de son ami le dieu-fleuve Asopos, qu’il se met en devoir d’informer de la chose. Zeus a la délation en horreur, et envoie la Mort s’occuper personnellement du cas du cafteur. Mais celui-ci, habile, enchaîne la faucheuse, et pendant quelque temps, personne ne meurt plus. Hermès intervient et obtient la reddition de Sisyphe, qui le suit aux Enfers tandis que tout rentre dans l’ordre pour la Mort (Youpi, on meurt à nouveau ! :D).

Mais le roi de Crète est aussi un rien roublard, et avant de partir pour le domaine d’Hadès, il a ordonné à sa femme Mérope de ne célébrer aucun cérémonial funèbre autour de sa dépouille, et de laisser celle-ci sans sépulture, ce que blâme sans détour la religion. Aussi, parvenu devant Hadès, il obtient de celui-ci de revenir parmi les vivants afin de mettre bon ordre à tout ceci, et de punir Mérope de cette négligence impie, ce qui est plutôt gonflé de sa part (rappelons qu’il est fils d’Éole, ce qui peut expliquer cela).

Revenu sur Terre, il ne se montre pas vraiment pressé de retourner chez Hadès, et vit pépère jusqu’à un âge avancé, jusqu’au jour où il faut bien se décider à y aller pour de bon. Alors ce jour-là, les dieux ne le loupent pas et lui trouvent un boulot à plein temps en contrat à durée tout ce qu’il y a d’indéterminée : Sisyphe est condamné à rouler un énorme rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où, inévitablement, il retombe de l’autre côté, l’obligeant à recommencer sans cesse… On ne badine pas avec la Mort.

Du péplum au free-jazz

Cette aimable bluette donne à Wright l’occasion de composer un poème musical instrumental en plusieurs parties, aux climats tous différents. Antiquité oblige, l’intro a indéniablement un côté péplum : gros son de cuivres réalisé au synthétiseur et certainement au mellotron, rythme lent et solennel bien martelé, pour un peu on se croirait dans la scène du cirque de Ben-Hur. Le thème de cette intro servira aussi de final : Sisyphe mourant pour ainsi dire deux fois, ce thème peut évoquer ces deux décès, et Wright ayant choisi d’illustrer assez librement ce qui se passe entre-temps.

Un piano d’abord très mélodique et plutôt swing, qui semble peu à peu perdre les pédales, semble évoquer la première arrivée de Sisyphe aux Enfers. Le Tartare que nous expose ensuite Wright n’a rien de réjouissant : sons entrechoqués, cris, ambiance oppressante, cette séquence aux couleurs free-jazz rappelle un peu la Pink Jungle de la suite The Journey. C’est dans cette atmosphère d’usine de cauchemar que Sisyphe rencontre Hadès et obtient de lui la permission de revenir sur Terre.

Contraste total : climat zen, longues nappes moelleuses de synthé, paisibles meuglements de vaches qu’on imagine grasses et sereines, lumière de fin d’après-midi d’été… La vie sur Terre, ça a quand même du bon, doit se dire Sisyphe…

Mais voilà, ça ne dure pas, et les dieux, d’un bel accord discordant, rappellent notre bonhomme à l’ordre. Le retour aux Enfers est rude. Sisyphe va devoir se coltiner son rocher ad mortam eternam. La pièce de Wright aurait pu s’appeler Like a Rolling Stone, mais c’était déjà pris… Le thème du début revient, et clôt la parenthèse.

Un poème symphonique rock

Dans le cadre du « devoir » que Wright s’est imposé en même temps qu’il l’a proposé à ses camarades, à savoir la composition d’une demi-face de 33 tours chacun en solo (car l’idée, parait-il, est de lui), Sysyphus se présente comme une sorte de terrain expérimental, une exploration tous azimuts des directions musicales que peut prendre Pink Floyd, un an et demi après le départ de son fondateur Syd Barrett. On y perçoit d’ailleurs plusieurs orientations que l’on retrouvera un peu plus tard, et notamment dans Atom Heart Mother, dont Sysyphus apparait comme une sorte d’esquisse. Mais l’on y note cependant une grande absente : la guitare, qui, par ailleurs, occupera d’ici peu une place toujours croissante dans les autres créations du groupe. Cette absence est d’ailleurs une constante dans les compositions puis les disques solo de Wright. Il a pourtant débuté à ce poste au sein du Pink Floyd préhistorique, nommé alors Tea Set ou Architectural Abdabs selon l’inspiration du moment.

Mais en même temps que Sysyphus se présente comme un champ d’expérimentation musicale, cette pièce s’inscrit en droite ligne des compositions d’auteurs du XIXe siècle tels que Moussorgski, Smetana, Dvorak ou Mendelssohn (auquel Pink Floyd piquera même le titre d’une composition, Fingal's Cave), dont les poèmes symphoniques se présentaient comme de véritables peintures musicales (cf. les célèbres Tableaux d’une exposition de Moussorgski ). On peut bien sûr évoquer aussi Berlioz et sa Symphonie Fantastique qui, comme Sysyphus, raconte une histoire. Le Sacre du Printemps de Stravinsky n’est pas loin non plus. La composition de Wright prolonge parfaitement cette tradition de la musique classique dite descriptive, ce qui n’est guère étonnant de sa part, lui qui est, du quatuor, celui qui a reçu vraisemblablement la formation musicale la plus sérieuse et la plus solide. C’est lui qui, à cette époque, domine le « son floydien ».

Rolling stone sur scène

Sysyphus, l’histoire de ce pauvre bougre condamné à rouler éternellement son caillou, ne sera donnée que très rarement en concert (une seule fois, semble-t-il, fin novembre 1969). Cette interprétation est assez éloignée de l’original : on n’y retrouve que l’intro et le final, joués beaucoup plus sobrement à l’orgue, et l’entre-deux est occupé par des improvisations jazzy de Wright. C’est une curiosité pour collectionneurs de bootlegs.

Discographie

Dans la discographie officielle de Pink Floyd, Sysyphus ne figure que sur Ummagumma (partie en studio), sorti en novembre 1969.


« Oneone / Fingal's Cave | Sommaire | The Grand Vizier's Garden Party »



Auteur de la page : Blue Berry.

from-dawn-to-the-moon/sysyphus.txt · Dernière modification: 27/06/2011 à 13:36 (modification externe)