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Atom Heart Mother

(Auteurs : David Gilmour, Nick Mason, Roger Waters, Richard Wright, plus arrangements de Ron Geesin)

Une des pièces les plus étonnantes de Pink Floyd, dans un registre qui s’étend de la musique classique au blues, en passant par la musique contemporaine. Néanmoins, un Atom Heart Mother peut en cacher un autre…

Un « étonnant pudding » sans nom

Le 23 janvier 1970, Pink Floyd donne un concert au Théâtre des Champs-Élysées, à Paris. À la fin du concert, après un très décoiffant Set The Controls For the Heart of the Sun, David Gilmour s’avance vers son micro : « C’est le dernier morceau qu’on va faire. On sait ben pas très bien ce s’qu’on va faire (sic) : on l’a écrit la semaine dernière, alors… mmh-mmh… On y va ! » annonce-t-il en français.

Petite préparation, cris de mouettes, puis un long roulement de batterie propulse le thème : mi mineur, sol, fa, do… exposé par l’orgue et la guitare soutenues par la basse. Wright brode sur la grille d’accords. Après un intermède (un peu longuet) où l’orgue décrit des montagnes russes, relayé par la batterie, l’orchestre reprend le thème initial, qui s’évanouit pour laisser place au second mouvement.

Celui-ci se présente sous la forme d’une suite d’arpèges égrenés par l’orgue juste soutenu par la basse : mi mineur, la mineur, sol 7ème, si mineur… Mason, d’abord discret, soutient bientôt plus fermement Wright et Waters, que Gilmour rejoint dès la troisième reprise du thème de ce second mouvement. Sa guitare, flamboyante, survole dès lors l’ensemble jusqu’à s’éteindre en beauté à la fin de la cinquième reprise du thème, à l’orée du troisième mouvement.

Jusqu’à présent, ce nouveau morceau tient la route d’une façon étonnante, même si, bien sûr, on peut reprocher quelques imperfections comme l’excessive longueur de la séquence d’orgue en montagnes russes. Âgé d’à peine dix jours, c’est déjà un beau bébé. Pourtant, et cela les spectateurs parisiens de ce soir-là ne le savent pas encore, le plus étonnant reste à venir.
Surprenant, ce troisième mouvement voit Gilmour, sur de discrètes nappes d’orgue en mineur de Wright, improviser en voix de tête des mélopées qui imprègnent ce passage d’un climat envoûtant qui confine au mystique. Wright se joint à Gilmour pour improviser à deux voix, Waters et Mason les soutiennent discrètement puis les quatre musiciens montent ensemble en crescendo vers une sorte de coda qui conclut ce mouvement. C’est un grand moment de musique floydienne.

Le contraste est grand avec le quatrième mouvement, ouvert par un orgue très jazz-blues, sur lequel Gilmour vient poser une guitare au son tendu très âpre. Après plusieurs phrases d’un solo énergique, il passe le relais à Wright pour un solo aux longues notes étirées en vibrato. Ce mouvement s’achève par un retour au thème du premier mouvement, suivi par une séance de défoulement de Mason sur ses caisses, avant une ultime reprise du thème initial, répété deux fois entre lesquelles s’intercale un rappel du second mouvement aux arpèges.

La longue pièce s’achève ainsi. Elle aura duré plus de vingt minutes et ne porte pas encore de titre. Elle s’appellera quelque temps The Amazing Pudding (« Le pudding – ou mélange – étonnant »). Le groupe ne l’a jouée que trois fois en Angleterre au cours de la semaine précédente. Cette présentation parisienne n’est donc pas la toute première interprétation publique de ce qui va devenir Atom Heart Mother (« La mère au cœur atomique »), mais c’est en tous cas une des toutes premières.

Vers la version officielle

Presque tout ce qui composera cette longue pièce de 25 minutes, qui occupera une face entière du 33 tours éponyme, est déjà présent. Le premier mouvement s’appellera Father’s Shout (« Le cri du père »), le second Breast Milky (« Sein plein de lait »), le troisième Mother Fore (« Par devant la mère » ou « Mère antérieure » ??), le quatrième Funky Dung (« Fumier puant »), et le cinquième Remergence (« Renaissance »).

Atom Heart Mother se présente comme une sorte de symphonie rock comme on commence alors à en voir apparaître dans ce milieu de la rock-music qui, délaissant la forme originelle du rock’n’roll basique aux trois éternels mêmes accords de blues, se cherche de nouvelles sources d’inspiration vers ses prédécesseurs, de Bach à Stockhausen, en passant par Berlioz et Duke Ellington. Mais au contraire de Nice ou de Emerson-Lake-and-Palmer qui électrifient (voire électrocutent !) Moussorgski ou Beethoven, Pink Floyd va appliquer le cadre de la symphonie classique à une de ses propres compositions.

Veut-il prouver encore plus à un public intello-classique qui commence à s’intéresser à son cas ? Le groupe confie à son ami, le musicien écossais d’avant-garde Ron Geesin, le soin d’ « habiller » d’arrangements néo-classiques The Amazing Pudding. Geesin fera appel pour cela à un orchestre de cuivres et à au chœur de John Aldiss, ce dernier venant remplacer les mélopées de Gilmour et Wright dans Mother Fore, et donnant à ce mouvement un faux air des Carmina Burana de Carl Orff.

Un sixième mouvement sera intercalé entre Funky Dung et Remergence, remplaçant le solo de batterie des premières interprétations : Mind Your Throats, Please (« Prends garde à tes seins, s’il te plait »). Mind baigne dans un climat oppressant, créé par les machines de Wright dans un esprit de musique très contemporaine, et se conclut par une déflagration. Wright y expérimente un son de piano, l’effet Leslie, qu’il réutilisera dans Echoes un an plus tard.

Cette partie n’est pas née du néant. Elle semble issue d’une pièce expérimentale que le groupe joue parfois sur scène en long prélude à The Embryo et nommée Corrosion ou encore Libest Spacement Monitor, et qui fait partie, comme le même The Embryo de tout un matériel que le groupe n’enregistrera jamais pour de bon.

Atom Heart Mother constitue pour Pink Floyd la première concrétisation sur album d’une longue pièce cohérente avec une intention conceptuelle, après les essais, seulement scéniques, The Man et The Journey. Mais ce mouvement avait eu des prémices longtemps auparavant, dès A Saucerful of Secrets, voire, de façon encore brouillonne, Interstellar Overdrive. Il se poursuivra avec Echoes dans Meddle, et The Dark Side of the Moon qui ouvre une série d’œuvres où une idée-force est développée sur un album entier.

Bruits et sons

C’est aussi dans cette pièce, et plus généralement dans son album éponyme, que se systématise l’utilisation de sons et bruits divers préenregistrés, comme les hennissements, galopades, explosions et démarrage de moto qui viennent habiller la séquence des « montagnes russes » de Father’s Shout. Auparavant, Pink Floyd en a fait un usage modéré : les mécaniques de Bike (The Piper at the Gates of Dawn), les mouettes de Set the Controls For the Heart of the Sun (A Saucerful of Secrets), les oiseaux de Cirrus Minor (More), la mouche de Grantchester Meadows (Ummagumma), les vaches de Sysyphus (Ummagumma)…

Notons seulement qu’au moment où Pink Floyd enregistre à Abbey Road son Piper, les Beatles enregistrent dans le studio voisin leur Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band dans lequel les sons pré-enregistrés font aussi leur apparition, et notamment dans A Day in the Life.

Une vaste mouvance dans la rock-music

Pink Floyd n’est d’ailleurs pas seul à cette époque à œuvrer dans cette voie de longues compositions qui occupent la moitié, voire la totalité d’une face de 33 tours : King Crimson vient de produire ses fameux et splendides In The Court of the Crimson King et In The Wake of Poseidon, et même un groupe de hard-rock prog et mélodique comme Uriah Heep ne va pas tarder à composer Salisbury. Les Beatles eux-mêmes avaient ouvert la voie avec Sergent Pepper en 1967 (et nous savons ce qui se passait alors dans le studio voisin…). Ils n’étaient même pas vraiment les premiers : les Mothers of Invention de Zappa, au début de la même année, enchainaient déjà ainsi les morceaux de Absolutely Free. 1) Les Scarabées, quant à eux, remettaient ça en 1969, enchaînant les chansons les unes sur les autres, sans aucun blanc, sur toute une face de Abbey Road. Les Who sortiront bientôt Tommy, Jon Lord emmènera ses collègues de Deep Purple taper le bœuf avec le Royal Philharmonic, de façon d’ailleurs guère convaincante… C’est l’époque où la rock-music cherche à se libérer du moule traditionnel des trois accords du rock’n roll ou de la gentillette chanson pop, en affichant clairement de nouvelles ambitions musicales, en cherchant l’inspiration du côté de l’opéra, de la symphonie classique, des musiques « d’ailleurs » ou du jazz.

Un collage surréaliste

Il est vain de chercher un lien logique et rationnel entre le titre d’une toile de Max Ernst ou de René Magritte et l’œuvre elle-même. L’on cherchera aussi vainement ce même rapport entre, d’une part, les titres des mouvements d’Atom Heart Mother et, d’autre part, les images et émotions suscitées par la musique de ces mêmes mouvements, mis à part Remergence dont le titre colle bien au passage. Pourquoi ne pas avoir numéroté les parties comme Wright et Gilmour l’ont fait avec, respectivement, Sysyphus et The Narrow Way (album Ummagumma, 1969), ou comme le groupe le fera plus tard avec Shine On You Crazy Diamond (album Wish You Were Here, 1975) ? On peut y voir ce goût de l’absurde et du jeu, ainsi que le désir de brouiller les pistes, qui étaient propres au mouvement d’André Breton.

Atom Heart Mother apparaît bien ainsi comme un « pudding étonnant », une sorte de collage musical surréaliste autant que le sont, de façon très libre, Interstellar Overdrive ou, de façon plus structurée, A Saucerful of Secrets. Quand, avec The Dark Side of the Moon, Pink Floyd voudra délivrer un message clair, il s’en donnera les moyens et aucune ambiguïté ne sera plus alors possible. Mais pour lors, ce n’est visiblement pas le but visé par Atom Heart Mother, que l’on peut expliquer de toutes les façons possibles, si tant est que cette pièce doive être expliquée.

Un plat un peu trop riche

Plusieurs décennies après sa sortie, Atom Heart Mother divise encore. Cette pièce ambitieuse évoque un plat un peu trop riche, en dépit d’indéniables qualités musicales. L’intervention de Geesin n’apparaît pas comme des plus heureuses, et l’on peut regretter que le groupe n’ait pas enregistré l’œuvre en deux versions, c’est à dire en quatuor en plus de la version orchestrale que nous connaissons.

Restituer cette pièce en public avec tout ce personnel supplémentaire va poser beaucoup de problèmes au groupe : les musiciens engagés ne sont pas toujours à la hauteur, les partitions leur arrivent trop tard pour répéter correctement, etc.… De plus, ces musiciens auxiliaires représentent une contrainte réelle pour le groupe habitué à improviser très librement sur ses compositions, ce qui évidemment n’est guère possible avec des interprètes liés à une partition. C’est en fait Funky Dung et Mind Your Throats Please qui permettent le plus à Gilmour et Wright de s’exprimer avec une certaine liberté. Ce sera notamment le cas dans la version qu’ils présenteront au festival de Montreux en 1971.

La liberté en quatuor

Mais Pink Floyd saura très bien se passer de musiciens auxiliaires pour interpréter souvent Atom Heart Mother sur scène de 1970 à 1972. Bien que le décollage d’un monoplan à hélice remplace désormais les cris de mouettes du début, cette version en quatuor sera toujours beaucoup plus proche de la toute première mouture The Amazing Pudding que de la version du disque.

Curieusement, Mind… n’y figure jamais. Le groupe alors prend de grandes libertés avec sa composition, mais ne l’enregistrera jamais sous cette forme, dommage. Très émouvante, cette version « allégée » qui dure de 15 à 20 minutes, méritait pourtant aussi largement que l’autre une telle consécration : elle confirme les très grandes qualités de composition de quatre musiciens profondément originaux, et il est dommage que l’histoire ne retienne de cette pièce qu’une version un peu boursouflée où la clarté des thèmes disparait sous une sophistication et une complication un peu gratuites.

Atom Heart Mother sera interprété régulièrement sur scène jusqu’en mai 1972, le plus souvent en simple quatuor. Le groupe, qui présente The Dark Side of the Moon depuis déjà quelques mois, laisse finalement tomber Atom Heart Mother au profit de Echoes qu’il joue depuis le printemps 1971. Cependant, lors d’un concert, et semble-t-il un seul, le groupe jouera les trois pièces Atom Heart Mother, Echoes et The Dark Side Of The Moon. C’est à Osaka, le 8 mars 1972. Heureux Japonais !

Musique « planante » ?

Le décollage du monoplan qui ouvre la version en quatuor de AHM nous donne l’occasion d’évoquer un thème mineur, mais néanmoins récurant dans l’œuvre de Pink Floyd : le vol aérien. Il apparait déjà en 1968, dans Point Me at the Sky, chanson de Waters qui ne figurera sur aucun album officiel, et dans le scopitone (clip de l’époque) qui l’accompagne. Nous venons d’évoquer le monoplan du début d’Atom Heart Mother. Si celui-ci décolle, c’est en revanche un crash qui conclut On the Run dans The Dark Side of the Moon, et l’on retrouvera des scènes de bombardement aérien dans The Wall. Rappelons que le père de Waters, militaire, a trouvé la mort au cours de l’un d’eux, vers la fin de la deuxième guerre mondiale. Et huit ans après, Gilmour nous avise qu’il apprend à piloter (Learning to Fly), dans A Momentary Lapse of Reason en 1987. Alors, Pink Floyd, musique « planante » ? Hum, loin de se laisser porter par les vents de toutes sortes, cet aéronef-là se propulse bel et bien par lui-même !

Atom Heart Records

Né au tout début de 1970, Atom Heart Mother ne sortira officiellement que sur le disque éponyme la même année. Mais de nombreuses et très belles versions pirates existent, en quatuor et, moins nombreuses, avec choeurs et cuivres.


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Auteur de la page : Blue Berry.

1)
Merci à Alistair pour la rectification concernant Zappa – qui a tout inventé ! ;)
from-dawn-to-the-moon/atom-heart-mother.txt · Dernière modification: 27/06/2011 à 12:36 (modification externe)